Les chroniques imaginaires de "Rien cirer" - Par Jean-Pierre Marquet

Jean d’O, notre ami

Vendredi 17 mars 1995

Récemment, un journaliste de France Inter a posé à Jean d’Ormesson la question suivante : quels livres conseilleriez-vous à un jeune qui ne connaît rien à la littérature ? Réponse de notre invité : « Les miens, pour commencer. Ensuite, si cela ne lui plaît pas, il pourra toujours passer à autre chose. »

Tiens donc ! comme aurait proféré Jean Gabin. Je reconnais bien là, monsieur le Comte et cher Jean, votre célèbre humour à froid.

Au fait, vous permettez que je vous appelle « monsieur le Comte » ? Né dans la boue d’un caniveau algérien, approcher pour la première fois un membre de la noblesse flatte mon ego, outre le vôtre. Enfin, je le suppose. Car il y a des gens que ça irrite, au contraire : ainsi, lorsqu’on donne à la radio du « monsieur le vicomte » à Philippe de Villiers, comme Philippe Meyer se l’est permis sur cette antenne, eh bien, devant cette insolence de manant qui appelle évidemment le fouet, le messie des chouans, lui, prend la mouche, se fâche tout rouge – si l’on peut oser cet adjectif qui lui fait l’effet de la même couleur sur un taureau andalou –, et menace de quitter le studio. Il menace seulement. À ma connaissance, personne, jamais, n’a mis ce genre de bravade à exécution, à la radio du moins ; seul, jadis, Maurice Clavel quitta un plateau durant une émission en direct – c’était à la télé – en clamant un « Messieurs les censeurs, bonsoir ! » qui devait rester fameux ; mais, à mon avis, on n’est pas près de revoir ni d’entendre ça. Et il avait, soit dit en passant, des raisons plus sérieuses).Sous le règne de Pompidou, une émission de télé opposait deux personnalités. Chacune d’elles devait faire réaliser un petit film sur un thème donné, puis un débat suivait la projection. L’écrivain, journaliste au « Nouvel Observateur » et gaulliste de gauche Maurice Clavel, opposé au maire de Tours et gaulliste de droite Jean Royer, s’était permis de dire dans son film que Pompidou avait en horreur la Résistance et les résistants, mais les producteurs de l’émission, sans l’en avertir, avait coupé ce passage de son commentaire. Découvrant sur le plateau, et en direct, cet acte de censure, Clavel avait quitté l’émission, non sans faire un scandale.

Notez bien, monsieur d’Ormesson, que je ne pousserai pourtant pas l’impertinence jusqu’à vous donner du « pauvre comte », ainsi que le faisait naguère et en toute impunité « Le Canard Enchaîné » envers Michel d’Ornano, l’aristocrate gaulliste alors maire de Deauville, aujourd’hui décédé (il a légué la municipalité à sa femme, on est en République, merde quoi !), sachant bien que l’intéressé ne pouvait guère s’en offusquer sans passer pour un con ; comme quoi, les tartuffes ne sont pas tous à droite. Et du coup, c’est moi qui vais passer pour un type de droite – un comble ! – avec cette attaque sournoise envers ce phare de la conscience de gauche qu’est « Le Canard »… Mais bon, vous connaissez l’adage sur les œufs et les omelettes, je n’insiste pas.

Ah ! ce n’est pas votre genre, cher Jean d’O (oui, je préfère vous appeler ainsi, puisque, juste avant l’émission, alors que nous venions de faire connaissance, vous m’avez convié, sympathie mutuelle aidant, à passer le prochain week-end dans votre château historique. Si j’ai bien compris à demi-mot), ce n’est pas votre style, dis-je, de faire un éclat, et de vous frustrer volontairement de micro ou de caméra. Mais, dites, vous ne craignez pas l’usure, à vous exhiber aussi souvent ? Je me souviens que naguère, dans une émission littéraire heureusement défunte mais qu’il produisait alors à la télé, le journaliste Georges Suffert vous avait admis au nombre des invités, et, comme ce jour-là vous n’aviez pas le moindre bouquin à vendre, il s’en était justifié en disant que vous étiez à votre place sur le plateau de l’émission, puisque vous étiez « un ami » (de trente ans ?). Le copinage, avouez, vous en avez beaucoup suffert ? On pressent que oui, puisque vous êtes de l’Académie, et qu’on n’y entre pas sans quelques contorsions de la colonne vertébrale.

(À propos de Georges Suffert, ce journaliste figaresque nous avait expliqué que, au contraire de ce que croyait l’ensemble des Français en se marrant insolemment, Raymond Barre ne dormait pas au durant les débats de l’Assemblée nationale – ce que semblaient attester les retransmissions télévisées en direct du mercredi après-midi –, mais qu’il abaissait seulement ses paupières « pour laisser reposer ses yeux bleus de la lumière verticale qui tombe du ciel de l’Assemblée ». Rigoureusement authentique...)

Bon, trêve d’amabilités, Jeannot, vous souhaitez peut-être que je dise un mot de votre dernier livre. Normal, après tout, vous n’êtes pas venu jusqu’ici pour les seuls beaux yeux, quoique pas bleus, de Laurence Boccolini, bien qu’ils vaillent également le déplacement, avec ou sans lumière verticale tombant du ciel (oui, je pose mes jalons, je ne sais pas encore en compagnie de qui je vais venir passer le week-end chez vous). Eh bien, cher grand ami, navré de vous décevoir : non seulement je ne l’ai pas lu, votre livre, mais je n’ai rien lu « de votre plume », comme on dit en toute simplicité chez les gens de votre profession ; rien, hormis, parfois, chez le dentiste, un de vos éditoriaux du « Figaro-Magazine ». À croire que tous les dentistes sont de droite. Je n’y ai d’ailleurs pas compris grand-chose, à vos éditoriaux. Mais c’est à la fois ma faute et la vôtre, je suis inculte, et vous parlez si peu de sexe dans le « Fig-Mag » !… (Je sens que la sympathie mutuelle dont je parlais tout à l’heure vient de prendre un coup de froid. Va falloir que je surveille mes propos si je veux sauver mon week-end)

En fait, ce que j’ai retenu de vos activités diverses, c’est surtout la campagne électorale effrénée que vous avez menée tambour battant, voilà une quinzaine d’années, pour faire entrer Marguerite Yourcenar sous la Coupole. Ah ! le beau coup de pub ! Une femme à l’Académie pour la première fois dans l’Histoire, et c’est à vous qu’on devait cela ! Sacré Jeanjean ! Mais je ne suis pas sûr que vous ne l’ayez pas regretté ensuite ; d’abord, parce que la chère Marguerite se montra plutôt ingrate et ne mit guère les pieds, les années suivantes, aux séances de la « vénérable institution », comme on dit dans les journaux bien écrits comme « L’Équipe » ou « Le Figaro » – je les confonds souvent. Et aussi, parce que cette intrusion féminine (enfin, « féminine », pas trop quand même) Feu Marguerite Yourcenar était dotée d’une carrure de déménageur, et elle était homosexuelle. dans ce temple jusqu’alors inviolé de la virilité scripteuse entraîna pour le ministère de la Culture des frais supplémentaires : ceux qu’il fallut débourser, si j’ose dire alors que Patrick Font n’est pas ici, afin d’aménager Quai Conti des water-closets réservées à la nouvelle immortelle ; jusqu’alors, en effet, il n’y avait là que des toilettes pour hommes, désormais, il y eut le côté « Hommes » et le côté « Yourcenar », et pardon de vous resservir, à vous qui proclamez en être l’auteur, cette prétendue anecdote complètement éculée, que les rigolos professionnels présentent chaque fois comme inédite et originale.

Je ne sais donc pas si cette blague est d’un très haut niveau, mais en tout cas, Marguerite, sois maudite, « Marguerite, sois maudite » évoque Faust, l’opéra de Gounod. ce fut la dépense la plus inconsidérée de l’histoire de la République ! (Non, là, j’exagère un tout petit peu)

Eh oui, le contribuable serait parfois surpris d’apprendre où passe son argent. Et qu’on ne me dise pas que je tiens là des propos démagogiques, ou que « gogues » rime avec « démagogue », ce qui revient au même : tant sont étroits, en réalité, les liens entre la littérature française et cet endroit où, si j’en crois une étude très sérieuse effectuée récemment, plus d’un Français sur deux se plonge dans la lecture en attendant… disons, les événements ; cet endroit discret où, j’en suis persuadé, ont été conçues, dans la souffrance d’opiniâtres constipations, tant d’œuvres impérissables ; cet endroit, enfin, où même le Président de la République François Mitterrand, qui, prétend-on, écrit également à ses très nombreux moments perdus, ne se rend pas en hélicoptère, en dépit de son goût démocratique pour ce moyen de transport si économique, et où sans doute il trouve l’atmosphère propice à son ultime plaisir sur cette terre, le déchiffrage des centaines de comptes-rendus d’écoutes téléphoniques que lui livrait sa fameuse « cellule », et qui ont tant fait pour sa réputation d’homme respectueux des droits publics et des libertés individuelles. Ah ! qu’il doit être doux, en ce lieu, d’évoquer Carole Bouquet La très belle Carole Bouquet, qui ne faisait pas encore de publicité pour le parfum Chanel Numéro 5, a fait l’objet, nul ne sait pourquoi, d’écoutes téléphoniques évidemment illégales, de la part de Mitterrand. Il est vrai, on le sait aujourd’hui, que le défunt Président ne craignait pas de draguer les belles comédiennes. Il s’intéressa, à l’occasion, à Juliette Binoche, mais sans succès. Il se régalait aussi de détails croustillants sur la vie privée des gens connus.et le Chanel N° 5 !

Oh ! certes, j’en conviens, il est du plus extrême mauvais goût d’associer littérature et défécation, et ce n’est pas à Ex libris ni chez Philippe Tesson Ni Ex libris, l’émission pseudo-littéraire de Patrick Poivre sur TF1, ni l’émission littéraire que Philippe Tesson, ancien patron du « Quotidien de Paris », a pilotée sur France 3, n’ont jamais atteint le succès de l’émission de Pivot, Apostrophes.qu’on entendrait de pareils propos. Mais, à bien y réfléchir, pourquoi pas ? Papier pour papier, et j’y inclus avec lucidité le texte que je suis en train d’ânonner actuellement, où est la différence ? Déjà, dans Les femmes savantes, Molière faisait allusion à la production de ces écrivains à la mode fournissant « d’officieux papiers toute la halle » – et je traduis pour les étudiants en lettres et les éventuels téléspectateurs de TF1 qui nous écoutent : que les écrits des BHL de l’époque finissaient par envelopper des merlans au marché. Mais ceux d’aujourd’hui méritent-ils un meilleur sort, même si l’hygiène exige qu’on le leur épargne ? Voyez donc plutôt ce qu’est devenue, en 1995, la production française, partagée entre le roman historique qui dispense de s’intéresser à son époque, et le roman d’introspection, du genre « en fin de compte et tout bien pesé, est-ce que je préfère ma voisine de palier ou mon collègue de bureau ? »

Eh ! les polygraphes hexagonaux, ça vous arrive de lire un roman américain, ou anglais, ou argentin, ou japonais ? Essayez une fois, vous y découvrirez peut-être une littérature de chair, de sueur et de sang : ça vit, ça bouge, on y a peur, on y agit, ça rigole et ça pleure, on s’y bat, on y meurt ou on s’aime, on n’y passe pas son temps à la contemplation de son nombril ! Ils sont où, les Naipaul, les Rushdie, les Borges, les Octavio Paz, les Garcia Marquez, les James Ellroy, les Pablo Neruda français ?

Mais patience, dès qu’ils auront un moment, Michel Droit, Jean Dutourd et Régine Deforges vont sûrement nous en mettre un en chantier (ouais, pour une tâche de cette ampleur, à trois, ils ne seront pas de trop).

Quant à vous, Jeannot, mon pauvre ami, si seulement votre omniprésence en littérature avait pu m’inspirer une chute potable pour ma chronique, ou si vous pouviez me balancer, ici et maintenant, une réplique qui m’aide à faire avancer le schmilblick, je retrouverais sans doute un regain d’intérêt pour, tout à la fois, l’Académie et l’édition françaises ; bien que mon intuition me souffle que ce n’est pas demain la veille, et que, ça y est, mon week-end est à l’eau. Un petit effort ! Non ? Alors tant pis, je me passerai de conclusion. Mais n’y revenez pas ! Ou du moins, pas avant l’année prochaine, quand sortira votre bouquin suivant.