Récemment, un journaliste de France Inter a posé à Jean dOrmesson la question suivante : quels livres conseilleriez-vous à un jeune qui ne connaît rien à la littérature ? Réponse de notre invité : « Les miens, pour commencer. Ensuite, si cela ne lui plaît pas, il pourra toujours passer à autre chose. »
Tiens donc ! comme aurait proféré Jean Gabin. Je reconnais bien là, monsieur le Comte et cher Jean, votre célèbre humour à froid.
Au fait, vous permettez que je vous appelle « monsieur le Comte » ? Né dans la boue dun caniveau algérien, approcher pour la première fois un membre de la noblesse flatte mon ego, outre le vôtre. Enfin, je le suppose. Car il y a des gens que ça irrite, au contraire : ainsi, lorsquon donne à la radio du « monsieur le vicomte » à Philippe de Villiers, comme Philippe Meyer se lest permis sur cette antenne, eh bien, devant cette insolence de manant qui appelle évidemment le fouet, le messie des chouans, lui, prend la mouche, se fâche tout rouge si lon peut oser cet adjectif qui lui fait leffet de la même couleur sur un taureau andalou , et menace de quitter le studio. Il menace seulement. À ma connaissance, personne, jamais, na mis ce genre de bravade à exécution, à la radio du moins ; seul, jadis, Maurice Clavel quitta un plateau durant une émission en direct cétait à la télé en clamant un « Messieurs les censeurs, bonsoir ! » qui devait rester fameux ; mais, à mon avis, on nest pas près de revoir ni dentendre ça. Et il avait, soit dit en passant, des raisons plus sérieuses).Sous le règne de Pompidou, une émission de télé opposait deux personnalités. Chacune delles devait faire réaliser un petit film sur un thème donné, puis un débat suivait la projection. Lécrivain, journaliste au « Nouvel Observateur » et gaulliste de gauche Maurice Clavel, opposé au maire de Tours et gaulliste de droite Jean Royer, sétait permis de dire dans son film que Pompidou avait en horreur la Résistance et les résistants, mais les producteurs de lémission, sans len avertir, avait coupé ce passage de son commentaire. Découvrant sur le plateau, et en direct, cet acte de censure, Clavel avait quitté lémission, non sans faire un scandale.
Notez bien, monsieur dOrmesson, que je ne pousserai pourtant pas limpertinence jusquà vous donner du « pauvre comte », ainsi que le faisait naguère et en toute impunité « Le Canard Enchaîné » envers Michel dOrnano, laristocrate gaulliste alors maire de Deauville, aujourdhui décédé (il a légué la municipalité à sa femme, on est en République, merde quoi !), sachant bien que lintéressé ne pouvait guère sen offusquer sans passer pour un con ; comme quoi, les tartuffes ne sont pas tous à droite. Et du coup, cest moi qui vais passer pour un type de droite un comble ! avec cette attaque sournoise envers ce phare de la conscience de gauche quest « Le Canard » Mais bon, vous connaissez ladage sur les ufs et les omelettes, je ninsiste pas.
Ah ! ce nest pas votre genre, cher Jean dO (oui, je préfère vous appeler ainsi, puisque, juste avant lémission, alors que nous venions de faire connaissance, vous mavez convié, sympathie mutuelle aidant, à passer le prochain week-end dans votre château historique. Si jai bien compris à demi-mot), ce nest pas votre style, dis-je, de faire un éclat, et de vous frustrer volontairement de micro ou de caméra. Mais, dites, vous ne craignez pas lusure, à vous exhiber aussi souvent ? Je me souviens que naguère, dans une émission littéraire heureusement défunte mais quil produisait alors à la télé, le journaliste Georges Suffert vous avait admis au nombre des invités, et, comme ce jour-là vous naviez pas le moindre bouquin à vendre, il sen était justifié en disant que vous étiez à votre place sur le plateau de lémission, puisque vous étiez « un ami » (de trente ans ?). Le copinage, avouez, vous en avez beaucoup suffert ? On pressent que oui, puisque vous êtes de lAcadémie, et quon ny entre pas sans quelques contorsions de la colonne vertébrale.
(À propos de Georges Suffert, ce journaliste figaresque nous avait expliqué que, au contraire de ce que croyait lensemble des Français en se marrant insolemment, Raymond Barre ne dormait pas au durant les débats de l’Assemblée nationale ce que semblaient attester les retransmissions télévisées en direct du mercredi après-midi , mais quil abaissait seulement ses paupières « pour laisser reposer ses yeux bleus de la lumière verticale qui tombe du ciel de lAssemblée ». Rigoureusement authentique...)
Bon, trêve damabilités, Jeannot, vous souhaitez peut-être que je dise un mot de votre dernier livre. Normal, après tout, vous nêtes pas venu jusquici pour les seuls beaux yeux, quoique pas bleus, de Laurence Boccolini, bien quils vaillent également le déplacement, avec ou sans lumière verticale tombant du ciel (oui, je pose mes jalons, je ne sais pas encore en compagnie de qui je vais venir passer le week-end chez vous). Eh bien, cher grand ami, navré de vous décevoir : non seulement je ne lai pas lu, votre livre, mais je nai rien lu « de votre plume », comme on dit en toute simplicité chez les gens de votre profession ; rien, hormis, parfois, chez le dentiste, un de vos éditoriaux du « Figaro-Magazine ». À croire que tous les dentistes sont de droite. Je ny ai dailleurs pas compris grand-chose, à vos éditoriaux. Mais cest à la fois ma faute et la vôtre, je suis inculte, et vous parlez si peu de sexe dans le « Fig-Mag » ! (Je sens que la sympathie mutuelle dont je parlais tout à lheure vient de prendre un coup de froid. Va falloir que je surveille mes propos si je veux sauver mon week-end)
En fait, ce que jai retenu de vos activités diverses, cest surtout la campagne électorale effrénée que vous avez menée tambour battant, voilà une quinzaine dannées, pour faire entrer Marguerite Yourcenar sous la Coupole. Ah ! le beau coup de pub ! Une femme à lAcadémie pour la première fois dans lHistoire, et cest à vous quon devait cela ! Sacré Jeanjean ! Mais je ne suis pas sûr que vous ne layez pas regretté ensuite ; dabord, parce que la chère Marguerite se montra plutôt ingrate et ne mit guère les pieds, les années suivantes, aux séances de la « vénérable institution », comme on dit dans les journaux bien écrits comme « LÉquipe » ou « Le Figaro » je les confonds souvent. Et aussi, parce que cette intrusion féminine (enfin, « féminine », pas trop quand même) Feu Marguerite Yourcenar était dotée dune carrure de déménageur, et elle était homosexuelle. dans ce temple jusqualors inviolé de la virilité scripteuse entraîna pour le ministère de la Culture des frais supplémentaires : ceux quil fallut débourser, si jose dire alors que Patrick Font nest pas ici, afin daménager Quai Conti des water-closets réservées à la nouvelle immortelle ; jusqualors, en effet, il ny avait là que des toilettes pour hommes, désormais, il y eut le côté « Hommes » et le côté « Yourcenar », et pardon de vous resservir, à vous qui proclamez en être lauteur, cette prétendue anecdote complètement éculée, que les rigolos professionnels présentent chaque fois comme inédite et originale.
Je ne sais donc pas si cette blague est d’un très haut niveau, mais en tout cas, Marguerite, sois maudite, « Marguerite, sois maudite » évoque Faust, lopéra de Gounod. ce fut la dépense la plus inconsidérée de lhistoire de la République ! (Non, là, jexagère un tout petit peu)
Eh oui, le contribuable serait parfois surpris dapprendre où passe son argent. Et quon ne me dise pas que je tiens là des propos démagogiques, ou que « gogues » rime avec « démagogue », ce qui revient au même : tant sont étroits, en réalité, les liens entre la littérature française et cet endroit où, si jen crois une étude très sérieuse effectuée récemment, plus dun Français sur deux se plonge dans la lecture en attendant disons, les événements ; cet endroit discret où, jen suis persuadé, ont été conçues, dans la souffrance dopiniâtres constipations, tant duvres impérissables ; cet endroit, enfin, où même le Président de la République François Mitterrand, qui, prétend-on, écrit également à ses très nombreux moments perdus, ne se rend pas en hélicoptère, en dépit de son goût démocratique pour ce moyen de transport si économique, et où sans doute il trouve latmosphère propice à son ultime plaisir sur cette terre, le déchiffrage des centaines de comptes-rendus découtes téléphoniques que lui livrait sa fameuse « cellule », et qui ont tant fait pour sa réputation dhomme respectueux des droits publics et des libertés individuelles. Ah ! quil doit être doux, en ce lieu, dévoquer Carole Bouquet La très belle Carole Bouquet, qui ne faisait pas encore de publicité pour le parfum Chanel Numéro 5, a fait lobjet, nul ne sait pourquoi, découtes téléphoniques évidemment illégales, de la part de Mitterrand. Il est vrai, on le sait aujourdhui, que le défunt Président ne craignait pas de draguer les belles comédiennes. Il sintéressa, à loccasion, à Juliette Binoche, mais sans succès. Il se régalait aussi de détails croustillants sur la vie privée des gens connus.et le Chanel N° 5 !
Oh ! certes, jen conviens, il est du plus extrême mauvais goût dassocier littérature et défécation, et ce nest pas à Ex libris ni chez Philippe Tesson Ni Ex libris, lémission pseudo-littéraire de Patrick Poivre sur TF1, ni lémission littéraire que Philippe Tesson, ancien patron du « Quotidien de Paris », a pilotée sur France 3, nont jamais atteint le succès de lémission de Pivot, Apostrophes.quon entendrait de pareils propos. Mais, à bien y réfléchir, pourquoi pas ? Papier pour papier, et jy inclus avec lucidité le texte que je suis en train dânonner actuellement, où est la différence ? Déjà, dans Les femmes savantes, Molière faisait allusion à la production de ces écrivains à la mode fournissant « dofficieux papiers toute la halle » et je traduis pour les étudiants en lettres et les éventuels téléspectateurs de TF1 qui nous écoutent : que les écrits des BHL de lépoque finissaient par envelopper des merlans au marché. Mais ceux daujourdhui méritent-ils un meilleur sort, même si lhygiène exige quon le leur épargne ? Voyez donc plutôt ce quest devenue, en 1995, la production française, partagée entre le roman historique qui dispense de sintéresser à son époque, et le roman dintrospection, du genre « en fin de compte et tout bien pesé, est-ce que je préfère ma voisine de palier ou mon collègue de bureau ? »
Eh ! les polygraphes hexagonaux, ça vous arrive de lire un roman américain, ou anglais, ou argentin, ou japonais ? Essayez une fois, vous y découvrirez peut-être une littérature de chair, de sueur et de sang : ça vit, ça bouge, on y a peur, on y agit, ça rigole et ça pleure, on sy bat, on y meurt ou on saime, on ny passe pas son temps à la contemplation de son nombril ! Ils sont où, les Naipaul, les Rushdie, les Borges, les Octavio Paz, les Garcia Marquez, les James Ellroy, les Pablo Neruda français ?
Mais patience, dès quils auront un moment, Michel Droit, Jean Dutourd et Régine Deforges vont sûrement nous en mettre un en chantier (ouais, pour une tâche de cette ampleur, à trois, ils ne seront pas de trop).
Quant à vous, Jeannot, mon pauvre ami, si seulement votre omniprésence en littérature avait pu minspirer une chute potable pour ma chronique, ou si vous pouviez me balancer, ici et maintenant, une réplique qui maide à faire avancer le schmilblick, je retrouverais sans doute un regain dintérêt pour, tout à la fois, lAcadémie et lédition françaises ; bien que mon intuition me souffle que ce nest pas demain la veille, et que, ça y est, mon week-end est à leau. Un petit effort ! Non ? Alors tant pis, je me passerai de conclusion. Mais ny revenez pas ! Ou du moins, pas avant lannée prochaine, quand sortira votre bouquin suivant.