Les chroniques imaginaires de "Rien à cirer" - Par Jean-Pierre Marquet

Mabouls de cristal

Dimanche 13 novembre 1994

Nous recevons énormément de courrier chaque jour à Rien à cirer, et nous lisons bien sûr la totalité des lettres d’auditeurs avec la plus grande attention, avant de les foutre à la corbeille. Il arrive en effet que certaines soient si ridicules qu’il serait dommage de laisser passer une telle occasion de rigoler : celles-là, faites-nous confiance, nous les lisons en famille, et ça fait réchauffe le cœur. Continuez, chers auditeurs mécontents, vous nous soutenez le moral et nous encouragez à persévérer.

Ainsi, l’une des critiques relevées le plus fréquemment est la suivante : « Pourquoi n’y a-t-il pas de rubrique d’horoscope dans votre émission ? ». Pourquoi, en effet ? Eh bien, afin de tenter une réponse à cette question dont même un boys band comprendrait tout l’intérêt, je vais me permettre une chose incongrue ; qui ne se fait pas, en tout cas, dans cette émission, où règne d’habitude entre les coéquipiers une exquise urbanité, si poussée qu’elle flanquerait des boutons à la comtesse de Paris : je vais apostropher l’un d’entre nous, au risque de passer pour un rustre.

Les rares fois où Laurent et sa clique de mal élevés ont reçu un astrologue, ce fut, et croyez que je le déplore, pour se foutre de sa gueule. Témoin l’excellente Élizabeth Teissier Un pseudo plus harmonieux que son véritable nom, Germaine Hanselmann. (elle l’écrit avec un « z »), réduite naguère à l’état de paillasson par Didier Porte, qui s’y essuya joyeusement les pieds : normal, devant chaque porte, un paillasson, objet destiné en effet à être piétiné (pardon pour ce jeu de mots à la fois nullissime et tiré par les cheveux, je promets de ne pas récidiver). La malheureuse Élizabeth, elle, n’est pas près d’oublier ça, vu que la mémoire va souvent de pair avec le quotient intellectuel, et Dieu sait à quelle hauteur le sien culmine, pour avoir remarqué que « Porte » rimait avec « cloporte », ainsi qu’elle le nota finement dans le droit de réponse qu’elle a fait parvenir à Ruquier dès le lendemain. Eh oui, à chacun son style, et tout le monde ne peut pas, comme Jacques Delors sur cette même antenne, quoique dans une émission d’une plus haute tenue, évoquer « la ligne de crête entre l’ironie et l’injure » sur laquelle nous, présumés amuseurs, jouons les funambules. Alors, va pour « cloporte ». Mais laisse-moi te mettre en garde, Didier : si la comparaison avec ce minuscule animal te désoblige, évite de te mettre en boule, tu n’en ressemblerais que davantage à ce sympathique crustacé. Inutile d’en rajouter.

Toutefois, cette lâche agression, qui devait ajouter quelques rides au visage naguère avenant de la belle Élizabeth, laquelle se serait épargné cette épreuve si elle avait consulté les astres avant de venir, L’association « Les sceptiques du Québec » offre 750 000 dollars, ce qui n’est pas rien, à qui pourra fournir un élément de débat favorable à l’astrologie : un fait, une expérience, une prédiction précise et qui se serait vérifiée. Cette offre est valable depuis 1989, et n’a encore donné aucun résultat. Elle n’est pourtant pas confidentielle, et des dizaines de candidats ont tenté leur chance. En vain. Pourquoi madame Teissier n’a-t-elle pas essayé ? Elle n’a donc aucun succès à faire valoir ? Ou l’argent ne l’intéresse pas ? cet ignoble attentat, donc, c’était avant que je débarque sur les ondes de France Inter ; sans quoi, vous auriez entendu mes protestations indignées. Et, au contraire de notre ami rationaliste, qui souhaite sournoisement que la République se dote d’une loi réprimant ce qu’il appelle « les marchands d’illusion », je ferai observer, bien sûr pour le regretter, que cette loi existait déjà dans le Code Pénal, sous la forme de l’article R-34, alinéa 7, pour ceux que ça intéresse ; article qui punissait d’amende et de prison tout commerce basé sur la divination, ou même sur la simple interprétation des rêves (bonjour la psychanalyse !), mais qu’on a tout bonnement « oublié » d’appliquer ! Façon de conduire les affaires publiques tout empreinte de sagesse et de sens politique, qui ne surprendra personne de la part de nos gouvernants.

Cet article scélérat, il paraît même qu’ils ont fini par l’abroger l’année dernière, Le Bureau de Vérification de la Publicité, arguant qu’un contrôle plus sévère de la publicité faite par les voyants et astrologues ne ferait qu’aggraver les choses – comprenne qui peut –, ne souhaite pas agir. L’arnaque à la divination n’est donc plus réprimée. ce qui constitue un incontestable progrès, on s’en doute. En effet, quoi de plus efficace et de plus glorieux que de supprimer une loi, non parce qu’elle est inadaptée, périmée, ou simplement mauvaise, mais parce qu’on s’avère incapable de la faire respecter ? Et à quoi bon remuer la merde, alors qu’on peut se contenter de l’ignorer ? Seul le célibataire qui n’a jamais repoussé sous le tapis les poussières de sa piaule qu’il vient enfin de se décider à balayer ne connaît pas ce principe élémentaire.

Alors comme ça, tu voudrais, Didier, mécontenter les électeurs, dont on sait qu’ils laissent chaque année dans les cabinets de voyance et d’astrologie ou dans les officines des marabouts de Barbès (et je ne compte pas le minitel astro) trois fois plus d’argent, soit vingt et un milliards, que chez leur médecin, par exemple ? Non ! pas d’accord. Ce que veulent les Français, les publicitaires nous le serinent assez à longueur d’année, c’est qu’on les fasse rêver ! Ne va donc pas briser un si bel élan de l’âme vers la spiritualité. Et si cet affreux rationaliste de Colbert, le ministre des Finances de Louis XIV, supprima en 1666 l’enseignement de l’astrologie en Sorbonne, souhaite plutôt que se réalise enfin la prophétie de notre amie Élizabeth, prophétie à laquelle tu as d’ailleurs fait allusion. En effet, madame Teissier, peut-être un peu prématurément, annonçait le rétablissement d’une chaire d’astrologie en cette même université pour le 15 octobre 1993 – déjà plus d’un an de retard, c’est fou ce que le temps passe. Mais après l’abrogation de l’article de loi dont je parlais il y a une minute, cela paraît en bonne voie, et tous les espoirs Et tous les coups également ! En avril 2001, madame Teissier a soutenu en Sorbonne une thèse de sociologie intitulée Situation épistémologique de l’astrologie à travers l’ambivalence fascination / rejet dans les sociétés postmodernes. Pourvu désormais d’un titre de docteur, elle peut, par cette astuce de charlatan, prétendre désormais que l’astrologie est reconnue par l’Université ! sont permis.

J’ose ajouter que ce sera justice ! En effet, on ne saurait citer tous les triomphes d’Élizabeth Teissier dans le domaine qui est le sien. Triomphes qu’elle a d’ailleurs modestes, puisqu’elle s’est contenté d’affirmer, je cite et vous prie d’admirer la précision : « Des journalistes ont calculé que 82 % des événements que j’avais prévus s’étaient réalisés ».

C’est exact, et je le confirme : n’a-t-elle pas, en octobre 1983, prédit que la France risquait « de changer de République avant le printemps » ? Fin 1985, n’a-t-elle pas prophétisé qu’aux États-Unis, Reagan, trop fatigué, démissionnerait avant la fin de son mandat ; que, dans l’hypothèse d’une élection présidentielle anticipée en France, Simone Veil serait élue à l’Élysée ; que Raymond Barre redeviendrait Premier ministre en cas de cohabitation gauche-droite ; que jamais Rocard n’accéderait à ce même poste de Premier ministre ; que Giscard serait victime d’un accident ? Fin 1991, n’a-t-elle pas lu dans les astres, et pour l’année suivante, l’imminente réélection de George Bush, « plébiscité pour un nouveau mandat » par les électeurs yankees ? Certes, ce fut Clinton, mais passons sur ce détail mesquin. N’a-t-elle annoncé, dans la foulée de cette « réélection », la chute probable de Saddam Hussein et une nouvelle guerre froide entre les États-Unis et l’URSS, alors que l’Empire soviétique venait précisément de disparaître fin 1991 ? Et, sans doute pour faire bonne mesure, n’a-t-elle pas lu dans le ciel la relance de l’économie française fin octobre 1992, annonce dont la réalisation, constatée par tous, n’a pas manqué de réjouir l’ensemble des Français ? Enfin, n’a-t-elle pas prophétisé, l’année suivante, que le mois de septembre 1993 devrait, je cite, « poser de sérieux problèmes à Pierre Bérégovoy » ? L’intéressé, sans doute épouvanté par la prédiction, n’attendit pas et se flingua dès le 1er mai, résolvant ainsi tous ses problèmes.

Mais, cher Didier, revenons à la critique amicale mais constructive, et permets-moi cette suggestion à propos de ta malheureuse victime, qui méritait plus de considération puisqu’elle est un des astres de sa profession : Rigolo : le 9 juillet 1997, « Le Canard Enchaîné » révélait, dans un article intitulé « La voyante n’avait rien vu », que la belle Élizabeth avait, en 1971, été « l’héroïne fort déshabillée (en gros, de la tête aux pieds) d’un film signé José Bénazéraf, celui qui voulait à l’époque être le Godard du cinéma porno ». Cette œuvre d’art s’appelait Frustration, ou les dérèglements d’une jeune provinciale. Or, cette année 1997, le magazine « Penthouse », spécialisé dans les photos de nus, publia des clichés de l’astrologue, extraits du film. Indignée, elle demanda en référé la saisie du journal, sans d’ailleurs l’obtenir du tribunal. Encore une fois, que n’avait-elle consulté les astres au préalable ? en effet, elle entend faire savoir aux auditeurs de France Inter que, puisqu’elle est accusée par toi d’escroquerie, tu devrais la poursuivre en diffamation ; ce qui témoigne chez elle d’une connaissance du Droit au moins équivalente à sa perception des sciences. Eh bien, je suggère au contraire que, lors de son prochain passage dans l’émission – éventualité qui ne manquera pas de se présenter le jour où elle aura un nouveau chef-d’œuvre à vendre, blessure d’amour-propre ou pas –, je suggère que toi, ou un autre, je ne suis pas sectaire, la mettiez, elle, au défi de vous attaquer en justice pour diffamation. Juste comme ça, pour voir. Car enfin, je ne dois pas être le seul à remarquer qu’on peut déverser des tombereaux de vannes sur le compte des devins, tripoteurs de boules de cristal, parapsychologues, voyants, astrologues, tenants des médecines douces, numérologues, tarologues, radiesthésistes et consorts : JAMAIS ils ne vous traînent devant un tribunal ! Crainte d’assister à la démonstration publique que leur prétentions sont vaines ; leurs avis, de la poudre de perlimpinpin ; et surtout, ayant été déboutés par un juge, de voir cette décision faire jurisprudence ? On n’ose le croire : pas ça, et pas eux…

Enfin, tant que j’y suis, et je te dis cela en toute solidarité radiophonique, mais j’ai trouvé ta réaction un peu faible. Ainsi, tu n’as pas relevé l’argument bateau de ta spirituelle adversaire, argument selon lequel l’astrologie est une discipline sérieuse, puisque des savants astronomes aussi considérables que Kepler ou Newton y croyaient et la pratiquaient. S’ils la pratiquaient, à leur époque ? Un peu mon neveu ! Hier comme aujourd’hui, les horoscopes se vendaient, et pas au prix de ces carambars Ces petits bonbons qu’affectionnent les enfants sont enveloppés dans un papier où est imprimée une courte maxime ou une plaisanterie. Jean-Jacques Vanier a prétendu y trouver l’inspiration pour ses sketches. où Jean-Jacques Vanier puise son inspiration : c’était donc un moyen, pour un savant non subventionné, de se faire de l’argent, qui lui permettait ensuite de poursuivre ses travaux scientifiques, par nature non rentables. Un peu comme Orson Welles, Eric von Stroheim, John Cassavetes ou Vittorio de Sica jouaient dans des navets afin de récolter les fonds nécessaires à la production des films qu’ils réalisaient, et qui leur coûtaient la peau des fesses sans rapporter davantage que des queues de cerise.

Ce pourrait être mon cas, comme j’en dirai un mot dans un instant. Je suis en effet passionné de tout ce qui touche à l’irrationnel, au supranormal, aux sciences occultes, à la parapsychologie, à la transmission de pensée, au yoga, à la métempsycose, au new age, à l’homéopathie, à la télékinésie, à la radiesthésie, au zen et à toutes ces sortes de choses, plus sérieuses les unes que les autres. Je fais même partie du B.L.A.B.L.A., le Bureau de Liaison et d’Action pour la Brobagation de L’Astrologie (oui, je suis un peu enrhumé), lequel se réunit deux fois par mois. C’est très sympa, nous sommes toujours entre devins. Et je dois avouer, bien que ce soit lui mon patron, que je déplore la décision de Pierre Bouteiller d’avoir fait ce qu’il appelle « le ménage » en virant de l’antenne les meilleurs praticiens, tous modèles d’intégrité, des disciplines que je viens de vous énumérer : au moins, à l’époque d’Ève Ruggieri, les auditeurs pouvaient compter sur les prestations d’un numérologue, le matin, à cette heure de grande écoute réservée aux ménagères – de moins de cinquante ans ou non. Ce genre d’émission vous soutient, quand vous passez l’aspirateur. Quel dommage que notre mère Ève ne soit plus là pour nous montrer le droit chemin et redresser la ligne déviante de Rien à cirer ! Reviens, Ruggieri, Ève Ruggieri a été directrice des programmes de France Inter. La firme italienne Ruggieri, qui n’a rien à voir avec Ève Ruggieri, est depuis plusieurs siècles le spécialiste mondial des feux d’artifice.nous éclairer des feux de Bengale de ta pensée ! (Tiens, là, personne n’a ri. Bof, normal, après tout...)

Eh oui, non content d’être client de l’irrationnel en tout genre, je dois également avouer en toute modestie qu’à défaut d’avoir jamais su tordre les cuillères à distance comme Uri Geller, je suis un peu astrologue, donc modeste chosefrère de madame Teissier. Ben tiens, puisque ça s’apprend ! Astrologue amateur, peut-être, mais suffisamment éclairé, en tout cas, pour faire à l’occasion quelques prédictions qui étonnent toujours mes camarades par leur précision. En tout cas, ils m’en redemandent, mais en cachette, les sournois.

C’est pourquoi, avec la permission exceptionnelle de mon producteur, et si la position actuelle des planètes me prête vie jusque là, je compte vous livrer dans les prochaines émissions mes prédictions jusqu’au vingt et unième siècle : six ans d’avance, enfoncées, les prévisions de la météo ! Prenez alors des notes, je ne risquerai pas de recommencer de sitôt, compte tenu de la censure impitoyable qui prévaut à France Inter, et qui fait ressembler cette radio à une annexe du Vatican (on a déjà François Foucart pour veiller sur nos âmes). Et, faites-moi confiance, je ne serai pas moins fiable que les spécialistes qui, au fil des années, ont prédit, en vrac, les événements suivants, et laissez-moi donc en resservir une louche, c’est si bon : 1985, disparition de la monarchie britannique ; 1986, capture du monstre du Loch Ness, Qui n’a jamais existé ! L’auteur du canular a fini par avouer sa supercherie, mais peu de journaux ont osé tuer la poule aux œufs d’or en mentionnant la nouvelle… et une rencontre avec les extra-terrestres; 1987, divorce de Gorbatchev et son remariage avec une hôtesse de l’air de dix-neuf ans, des quadruplés pour Caroline de Monaco et un ministère pour Line Renaud ; 1988, élection de Raymond Barre à l’Élysée et mort de Fidel Castro. Et, plus terrible que tout, l’assassinat de Jacques Chirac, le meilleur agent électoral de Balladur, cela, dès 1983 !

Mais après tout, vous connaissez peut-être cette charmante chanson des Frères Jacques, que les torrents de décibels émis par Étienne Daho et Vanessa Paradis n’ont pas tout à fait réussi à faire oublier ? Ce petit chef-d’œuvre, que Patrick Font et notre réalisateur passéiste Jean-François Remonté Jean-François Remonté était le réalisateur de Rien à cirer. Chaque été, il assurait une émission de vacances à base d’archives de la radio, intitulée Radio-Mémoire. ont certainement en mémoire, s’intitulait À la Saint-Médard, et traitait aussi de prévisions, météorologiques celles-là.

Or il y avait un couplet qui disait, à propos des bienfaits de la pluie : « Les marchands d’pépins En argot désuet, un parapluie./ Et de waterproofs / Se frottent les mains / Faut bien qu’ces gens bouffent ».

Eh bien, pour les devins et astrologues, c’est pareil : ce sont des gens comme tout le monde, ils ont aussi le droit de gagner leur vie. Quitte, parfois et même souvent, à donner un petit coup de pouce à la science divinatoire. Oh ! les trucs ne manquent pas, et, au risque de contribuer à ôter le caviar de la bouche d’un de ces honnêtes artisans, je veux bien vous en indiquer un : par exemple, comment prédire en toute certitude le nom du prochain Présiblique de la Répudent – à condition que le public consente à me faire l’un de ces triomphes qu’il réservait naguère à Virginie Lemoine avant qu’elle quitte l’émission. Vous êtes d’accord ? Oui ? Bien (qui a crié « Quelle pute ! » dans le public ?). Voici donc le truc en question.

Comment prouver à la France entière que vous avez prévu quel candidat serait élu en mai prochain ? C’est très simple : dès que les aspirants-Présidents se sont tous déclarés, vous déposez, chez autant d’huissiers différents qu’il existe de concurrents, je ne dis pas « sérieux », ne rêvons pas, mais ayant une chance d’être élus, une enveloppe scellée contenant un nom et un seul. Puis vous attendez tranquillement le jour de l’élection. Dès que le gagnant est connu, vous convoquez la presse chez le seul huissier qui a en dépôt la bonne enveloppe, et vous la faites décacheter en grande pompe. Ce sera la « preuve » que vous aviez prévu le nom exact avant l’élection ! Ce n’est pas génial, mais ça évite au moins les bavures auxquelles on a assisté en décembre, comme de prédire que Delors sera candidat la veille du jour où il annonce qu’il se déballonne.

Devins amateurs, à vos boules de cristal !