Les chroniques imaginaires de "Rien cirer" - Par Jean-Pierre Marquet

Mea culpa

Vendredi 27 janvier 1995

Je viens de recevoir une lettre d’un auditeur mécontent, cela arrive de temps à autre, et, n’ayant rien à vous cacher, je me fais un devoir de vous en faire part :

 

Monsieur,

 

Au cours de votre émission Rien à briquer du 21 janvier 1995, vous vous êtes laissé aller à plaisanter de façon inconvenante sur l’Église catholique, et vous avez fait preuve du plus exécrable mauvais esprit à l’égard de notre Saint Père le Pape.

Je ne trouve pas de mots pour fustiger votre mesquinerie, votre anticléricalisme maladif et votre souci constant de subversion. Décidément, la bassesse de vos idées n’a d’égale que le côté primairement désuet de vos positions.

Sachez que j’écris ce jour à votre directeur des programmes, et que j’espère, bientôt, ne plus vous entendre polluer de vos inepties rationalistes les ondes de la Radio nationale, dont je suis un auditeur assidu.

Si une pétition s’avère nécessaire, nous aviserons : je ne crois pas être le seul à vous considérer comme un crétin congénital, un imbécile satisfait, une raclure, un connard, un dégénéré de la plus belle eau, une andouille patentée, un pourrisseur de la jeunesse, un petit esprit, une face de rat, un idiot profond, un abruti, un mufle total et un salaud accompli.

Recevez, Monsieur, mes salutations distinguées.

 

Émile Choutard,Si je me suis amusé à domicilier l’imbécile quoique fictif auteur de cette lettre à Torcy-le-Grand, c’est parce que j’ai vécu et travaillé un an dans ce trou normand qui n’a rien d’imaginaire !

retraité des Douanes,

Torcy-le-Grand »

 

Cher Émile, votre lettre si chaleureuse me va droit au cœur, et elle me rend service, car elle m’oblige à un salutaire retour sur moi-même (pas de plaisanteries débiles, les copains, s’il vous plaît !). Je dois en effet battre ma coulpe, et je le fais d’autant plus volontiers que je n’ai plus rien d’autre à battre depuis que ma femme est partie avec son psy, que mes enfants sont trop grands, et que j’ai dû prier le vétérinaire de piquer mon chien (un pitbull. J’avais vu l’émission de Jean-Luc Delarue la veille au soir. Le volet réservé aux « contre ». Je me suis malheureusement un peu trop hâté, car, si j’avais eu la patience d’attendre la deuxième partie Jean-Luc Delarue présentait sur France 2 une émission de débats intitulée Ça se discute, dont l’absurde principe confinait au surréalisme : les « contre » s’exprimaient un soir, les « pour » le lendemain. Sous cette forme, l’émission n’a duré qu’un an. Une de ces émissions fut en effet consacrée aux pitbulls, ces chiens hybrides « fabriqués » et élevés pour l’attaque.de l’émission, qui était pour, mon pauvre Néron vivrait encore. Mais c’est une autre histoire).

Néanmoins, avant d’aborder le fond de votre réclamation, je dois rectifier un ou deux points. Permettez-moi tout d’abord de vous faire remarquer, cher auditeur de France Inter, que l’émission à laquelle vous prêtez une oreille « assidue » mais peut-être un peu distraite s’appelle Rien à cirer, et non pas Rien à briquer – mais c’est un détail. En outre, je m’étonne que vous ayez pu m’entendre baver sur l’Église et son saint pédégé le 21 janvier. Impossible, et pour deux raisons : la première, c’est que, si telle avait mon intention, je n’aurais pas choisi cette date, qui est l’anniversaire de la mort de Louis XVI ; ce choix de ma part constituerait une impardonnable faute de goût ! Or, me disait récemment Tabatha Cash, Tabatha Cash, ancienne actrice du cinéma porno, et dont la vulgarité n’est plus à vanter, s’est fait elle aussi massacrer à Rien à cirer.
Jackie Sardou, actrice, mère de Michel et veuve de Fernand, le comédien méridional, ruisselait de vulgarité. On la voyait donc souvent sur TF1.
en compagnie de qui je prenais le thé chez Jackie Sardou, que nous reste-t-il, à nous autres gens de bien, si ce n’est le bon goût ? À la date susdite, en effet, comme tous les vrais Français restés fidèles aux quarante rois qui se sont fait... pardon, qui ont fait la France, je prends le deuil et passe ma journée en prière pour le salut de l’âme du royal martyr. En conséquence, je ne daigne point me laisser distraire de ce pieux devoir pour venir bavasser dans un micro – surtout à France Inter, qui est très loin de mon triplex de la Place des Vosges, et précisément la semaine où ma Mercedes était en révision. La seconde raison est que le 21 janvier tombant un samedi, c’est le seul jour où vous pouvez échapper aux vilenies de la bande à Ruquier ; donc il y a au moins erreur sur la date. Je me permets d’ailleurs de vous faire parvenir un superbe calendrier France Inter, qui vous aidera, je l’espère, à penser à nous (je l’envoie Poste restante, puisque, sans doute par inadvertance, vous avez malheureusement omis de mentionner votre adresse complète. Oubli fréquent chez les fidèles auditeurs qui, comme vous en avez le projet, cher Émile, nous font l’amitié d’écrire à la Direction pour mieux nous encourager).

Sur le fond, en revanche, je n’ai rien à objecter. C’est vrai, en aucune circonstance on ne peut trouver le moindre grief envers l’Église catholique (*), non plus qu’à l’ensemble des occupants, présents et à venir, du trône dit « de saint Pierre » – en dépit du fait que ce respectable parjure et pétochard notoire n’y a jamais posé son auguste postérieur, vu que le premier évêque de Rome fut Jacques le Juste, et non ledit Simon-Pierre.Rien ne prouve que Céphas, alias Simon-Pierre, ait jamais mis les pieds à Rome. Et si l’Église, qui sait à quoi s’en tenir, ne rectifie pas, c’est sans doute parce que les catholiques de base, qui ne lisent jamais la Bible, connaissent saint Pierre, « gardien du Paradis », mais pas Jacques le Juste.

Mais enfin, et ce sont les esprits religieux qui l’affirment, l’Histoire, pas plus que la Science, ne contredit en rien la Foi, qui est leur sœur aînée à toutes deux ! Même si quelques sceptiques s’étonnent, de toute évidence à tort, que l’Église, par exemple, ait si longtemps traîné les pieds avant de soumettre le prétendu « saint suaire » de Turin Le « saint suaire » est cette pièce d’étoffe, actuellement conservée dans la cathédrale San Giovanni de Turin, dont les gens d’Église feignaient de croire – ou laissaient croire aux fidèles, car eux savaient la vérité – qu’il avait enveloppé le corps du Christ à sa descente de croix. En réalité, ce n’était qu’une peinture du quatorzième siècle, qui était entrée en possession d’un Français, Geoffroy de Charny, mort à la bataille de Poitiers en 1356. Sa veuve, Marguerite (ou Jeanne ?) de Vergy, s’étant remariée avec Aymon de Genève, il se trouva que le neveu de ce second mari était le « pape » d’Avignon, Clément VII. Elle profita donc de ce lien de famille pour solliciter du pontife avignonnais l’autorisation d’exposer ledit suaire, bien que deux évêques de Troyes, Henri de Poitiers, puis Pierre d’Arcis, l’aient déjà déclaré faux (ce dernier, dans un mémoire adressé en 1389 au pape Clément VII, où il précisait qu’il savait « comment le linge avait été astucieusement peint, autrement dit que c’était une œuvre due au talent d’un homme et non point miraculeusement forgée ou octroyée par la puissance divine »). Et le pape avait autorisé l’exposition, mais avec une réserve : il prescrivit aux chanoines d’« avertir les fidèles [...] que ce n’est pas le vrai suaire [...], mais seulement une peinture faite pour représenter ce suaire ». Si cette recommandation est tombée dans l’oubli, les raisons en sont évidentes : l’Église de Rome n’avait aucun motif de tenir compte d’une prescription émanant d’un pape d’Avignon… qui, de plus, la privait d’une appréciable source de revenus ! Les autorités vaticanes d’aujourd’hui ont longtemps hésité avant de donner la permission de dater le tissu par la méthode du carbone 14… méthode qui a, bien entendu, rappelé la vérité.aux tests de datation par le carbone 14 – tests qui, en 1988, ont confirmé à ceux qui le savaient déjà, et l’archevêque Ballestrero de Milan l’a reconnu publiquement, que ladite relique était à peu près aussi authentique que la poitrine de Lova Moor, la compassion de Jacques Pradel ou les convictions de gauche de Mitterrand. C’est pourquoi vous ne verrez pas malice, cher grand chrétien, au récit des deux ou trois anecdotes que je m’en vais à présent vous narrer, et dont l’authenticité, elle, est évidemment garantie, sinon ce serait sans intérêt. Elles ont en outre le mérite de démontrer l’admirable faculté d’adaptation à l’air du temps de la sainte Église catholique, apostolique, romaine e tutti quanti.

Tenez, parlons un peu, pour commencer, de l’avortement vu du Vatican. J’ai, ancrée en moi de manière viscérale, une profonde horreur de ce crime contre la vie, hypocritement rebaptisé « IVG » sous VGE, l’actuel SDF de l’UDF (« SDF » pour « Scout de France », naturellement) ; crime qu’autorisa voici une vingtaine d’années une loi scélérate. Loi ourdie, probablement à l’issue de quelque messe noire, par des législateurs impies et sans doute partouzards que je ne nommerai pas, telle cette madame Simone Veil, qui tente vainement de dissimuler sous un trop convenable tailleur Chanel les élans impudiques et sans frein d’une dévergondée notoire (il suffit de contempler, à la sortie du Conseil des Ministres, son visage ruisselant de l’impureté satanique d’une lubricité mal contenue), et dont je compte ferme que monsieur Balladur – mes respects, monsieur le futur Président ! – le remettra promptement hors-la-loi, état dont il n’aurait jamais dû sortir (l’IVG, pas Balladur).

Oui, j’ai d’autant plus horreur de l’avortement que mon projet de supplanter Ruquier à la tête de Rien à cirer a lui aussi avorté. À la place, Pierre Bouteiller m’a bien proposé de prendre la succession de Jacques Chancel, lui-même onctueux comme un pape, et qui ne manquera pas, un jour ou l’autre, d’être admis à faire valoir ses droits à une juste quoique tardive retraite, que lui souhaitent affectueusement bien des auditeurs de France Inter, mais j’ai décliné l’offre, car Jacques est beaucoup plus drôle que moi. J’ai encore en mémoire une interview qu’il fit à Marrakech de Hassan II, roi du Maroc, dont la réputation d’humaniste n’est plus à vanter, interview qui secoua de rire, pour des lustres, les populations marocaines et sahraouies : un vrai séisme, à faire oublier le tremblement de terre qui naguère détruisit Agadir. Au cours de cet entretien, le « souverain chérifien », comme on dit dans les journaux bien écrits pour ne pas avoir à répéter le mot « roi », déclara notamment qu’il était très facile d’être roi (merde, ça fait trois fois que je le dis, c’était bien la peine), très facile, donc, de régner sur le Maroc, pour peu que, comme lui, on soit « bon ». Textuel. Et le grand Jacques, qui n’avait pas oublié ce jour-là son stock de cirage, d’embrayer instantanément sur ce thème de la bonté bien connue de Sa Majesté Hassan II, que Dieu le glorifie !

Je m’éloigne de mon sujet ? Pas vraiment, puisque notre ami le roi, dans le privé mécréant convaincu, mais qui, pour ne pas voir son trône se muer en siège éjectable, se prétend aussi fervent musulman que ses sujets (ses « sujets » ! Il commence tous ses discours télévisés par la formule « Cher peuple », on croit rêver), notre ami le roi, dis-je, est le seul chef d’État arabo-musulman ayant reçu un pape en visite officielle, gadget médiatique toujours bon pour la pub, et il s’y connaît, le bougre, puisqu’il est personnellement un gros actionnaire de Bouygues, donc de TF1 !

Mais je ne veux pas gâcher vos prochaines vacances au soleil du Maghreb, chers auditeurs et vous cher Émile (si vous êtes toujours à l’écoute après tant de digressions). Refermons donc la parenthèse marocaine, et mentionnons, pour en revenir à l’avortement, un autre pape, Sa Sainteté Jean XXIII, que tout le petit personnel du « saint siège » surnommait « Johnny Walker » en raison de son goût prononcé pour cette sainte – et saine – boisson, et qui en 1960 régnait sur le Vatican. Cette année-là eurent lieu les tragiques événements qui devaient précéder l’indépendance du Congo, et il advint qu’un couvent de religieuses catholiques de ce pays fut investi, et la totalité de ses occupantes proprement violées. Un certain nombre se retrouva ainsi dans l’état intéressant de la Bienheureuse Vierge Marie après la visite de l’archange Gabriel – qui était très beau garçon, à ce qu’on murmure. Que fit alors le pape ? Soucieux de limiter les dégâts, il autorisa sagement l’avortement discret de ces saintes femmes. On ne saura donc jamais si les petits anges ainsi rejetés dans les limbes Les « limbes » représentent l’endroit où sont censées aller les âmes des enfants morts sans avoir été baptisés.auraient dit « ma sœur » ou « ma mère » à leur génitrice.

Quoi ! vous écriez-vous, il y aurait donc des papes avorteurs, comme il y aurait – le conditionnel s’impose – des ministres affairistes, des communistes milliardaires, des flics ripoux, des révolutionnaires subventionnés, des magistrats, euh... serviables, des présidents socialistes frayant avec des pontes de la Collaboration, des journalistes lèche-semelles, des comiques subversifs décorés de la Légion d’Honneur, ou des chrétiens partisans de la peine de mort ? Vous galéjez, je pense  ?

Oui, je galèje, pardonnez-moi, et pour détendre l’atmosphère, laissez-moi vous toucher deux mots de cette pharmacie tenue par des religieux, les « frères hospitaliers de Saint-Jean-de-Dieu », et située tout près du Vatican (eh oui, j’y reviens, tous les chemins mènent à Rome). Saviez-vous que cette officine, surnommée « la pharmacie des miracles » par ses fidèles clients, vend, entre autres, des aphrodisiaques, des remèdes contre l’impuissance (pourtant interdits en Italie) et, je cite et accrochez-vous, des « accélérateurs de vitesse pour spermatozoïdes » ? Vous n’en voyez pas l’utilité ? Ben si, pourtant : quand on n’a le droit de s’envoyer en l’air que pour procréer, autant mettre toutes les chances du bon côté, non ? Avantage supplémentaire : les prix y sont de 10 à 20 % moins cher qu’ailleurs. Bref, si vous allez à Rome plutôt qu’au Maroc lors de vos prochaines vacances, prenez note du tuyau, ça peut toujours servir !

Mais ne quittons pas la pharmacie : au début des années trente, un banquier italien, Bernardino Nogara, fut chargé de la gestion de la toute nouvelle fortune de l’Église, environ cent millions de dollars, versés à titre de compensation par le gouvernement de Mussolini lors de la signature des accords de Latran en 1929. Nogara acquit alors pour le compte du Vatican la majorité des actions de l’Istituto Farmacologico Serono di Roma, premier producteur italien de… produits contraceptifs. Le Vatican n’en ignorait rien, puisque le cardinal Eugenio Pacelli, sitôt élu pape en 1939 sous le nom de Pie XII, nomma son propre neveu, Giulio Pacelli, président du Conseil d’Administration de l’Istituto en question. Ainsi, l’Église catholique interdit les contraceptifs, tout en gagnant de l’argent sur leur fabrication. Détail cocasse : la masturbation, on le sait, fut un « péché » jusqu’à l’instauration du nouveau catéchisme, tout récent. Mais, d’autre part, on avait besoin de sperme pour certaines analyses médicales et pour les fécondations in vitro (autorisées par l’Église). Dilemme : comment recueillir pieusement le précieux liquide ? Solution : au moyen d’un « vibrateur », que proposa la très sérieuse Rivista di bioetica de l’Université Catholique du Sacré-Cœur, à Rome.Que ta main droite ignore ce que fait la gauche, mon fils…

Et puisque nous en sommes au chapitre « Sexe et Religion », un mot sur Saint-Nicolas-du-Chardonnet, cette église du cinquième arrondissement de Paris, d’ailleurs bien laide, mais où je me rends de temps à autre : c’est pratique, à mi-chemin du célèbre restaurant La Tour d’Argent, que je fréquente avec assiduité depuis que les cachets gagnés à Rien à cirer me le permettent, et de la Mutualité, où je vais parfois en compagnie de Patrick Font faire le coup de poing contre la populace gauchisante, histoire de faciliter la digestion. Cette église, on le sait, est investie depuis 1977, année où Chirac devint maire de Paris – mais c’est sûrement un hasard –, par les catholiques intégristes, Les intégristes de Saint-Nicolas-du-Chardonnet ont notamment fait des obsèques religieuses à Paul Touvier. les partisans de feu Marcel Lefèvre, l’évêque d’Écône (je trouve que ça sonne bien : l’évêque d’Écône !). Une secte contre laquelle, soit dit en passant, le pape actuel se garde bien de sévir… et fort bien vue de François Foucart, l’expert en religions de France Inter, lequel y compte de saintes amitiés. Eh bien, figurez-vous que ce bâtiment réservé au culte a été construit grâce à des fonds provenant d’une « loterie d’amour » (textuel) inventée au dix-septième siècle par mademoiselle de Scudéry, précieuse de son état ; loterie dont les « lots » étaient ce que vous pouvez imaginer.

Comme disait l’Autre, tu es Pierre, et sur cette pierre, La citation « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église » est faussement attribuée à Jésus. Faussement, car, dans la langue parlée par Jésus, l’araméen, le jeu de mot sur « Pierre » et « pierre » n’aurait eu aucun sens : il n’est possible qu’en latin et en français. Par ailleurs, Jésus n’était pas Ruquier et pratiquait peu le calembour.même glissante, je bâtirai mon église. (Mais ne ricanons pas : l’École Militaire, elle aussi, a été bâtie de la même façon, grâce à une loterie organisée par Casanova pour le compte de madame de Pompadour : plus que jamais, le sabre et le goupillon se donnaient la main...)

Enfin, pour achever de me déconsidérer dans l’esprit de mon correspondant Émile, qu’il me soit permis de descendre un dernier degré, et d’atteindre le fond de la bassesse anticléricale primaire, en m’essuyant les pieds sur le personnage de la chrétienté le plus intouchable qui soit, beaucoup plus sacré en tout cas que l’évêque Pierre et l’abbé Gaillot, qui sont nos bienheureux à usage hexagonal mais inconnus à l’étranger : j’ai nommé mère Teresa.

Avant ce jour, nul en effet n’avait osé relever qu’en 1980, cette sainte vivante, pas encore prix Nobel de la Paix, avait accepté un autre prix peut-être moins reluisant, qui lui était décerné à Port-au-Prince par le dictateur haïtien Jean-Claude Duvallier, surnommé « Bébé Doc » en référence à son père, le Président à vie et docteur Duvallier, L’un des tyrans les plus sanglants du tiers monde.
Les « tontons-macoutes » constituaient la milice privée de Papa Doc. Leur spécialité : égorger les opposants.
alias « Papa Doc », auquel il succéda – c’est ce qu’on appelle une République. Bébé Doc est heureusement déchu aujourd’hui (bien entendu, il vit en France, plus précisément sur la Côte d’Azur, avec la bénédiction des autorités françaises : après les tontons-macoutes, c’est « Tonton m’écoute » !), et les Haïtiens l’ont remplacé par un Président régulièrement élu, le père Jean-Bertrand Aristide, contre lequel, rassurez-vous, je ne dirai rien ; Aristide qui dut pourtant, à peine investi, et pour cause de coup d’État militaire, s’offrir un aller et retour en exil. Et notons au passage que le Vatican fut alors le seul État qui reconnut le gouvernement putschiste du général Cedras, lequel avait renversé Aristide.

Eh oui, vieille habitude de la part du « saint » siège, que cette bénédiction aux dictatures Le 18 février 1993, le pape Jean-Paul II a envoyé au général Pinochet une lettre de « bénédiction apostolique » à l’occasion de ses cinquante ans de mariage (celui de Pinochet, pas celui du pape).les plus pourries, puisqu’en 1931, le Japon s’étant emparé de la Mandchourie et y ayant installé un gouvernement fantoche, celui-ci ne fut reconnu que par l’Italie de Mussolini, l’Allemagne sur le point de basculer dans le nazisme, et le Vatican. Aristide, encore un curé emmerdeur de l’espèce Gaillot, en somme. Prions, mes frères, afin que cette espèce ne soit pas en voie d’extinction.

Quant à mère Teresa, j’y reviens enfin, elle ne s’en tint pas à ce coup de cornette pro-Duvallier en Haïti, puisqu’en 1989, c’est sur la tombe d’Enver Hodja, le défunt et sanglant dictateur communiste albanais, qu’elle déposa une gerbe de fleurs. En hommage pour avoir, durant ses années de tyrannie, fermé les mosquées ? (**)

Voilà, chers auditeurs, je pense avoir fait mon mea culpa et donné toute satisfaction à mon correspondant Émile. Comme lui, n’hésitez pas à m’écrire ; si vos lettres sont assez nombreuses, je me ferai un plaisir, la prochaine fois, de faire l’éloge de Sa Sainteté le pape Pie XII. Plus personne aujourd’hui, sauf quelques fanatiques, ne songerait à faire l’éloge du pape Pie XII, qui subventionnait Hitler lorsqu’il résidait à Berlin en tant que nonce apostolique – c’était avant l’arrivée des nazis au pouvoir –, et qui, élu au Vatican en 1939, ne prononça pas un mot pour condamner l’extermination des Juifs.Ite, missa est.

*

(*) Voici un petit florilège de la tolérance – bien connue – de l’Église catholique : en 1893, l’évêque allemand Johann Gabriel Leo Meurin publie La synagogue de Satan ; en 1869, Pie IX bénit le livre de Gougenot des Mousseaux, Le Juif, le judaïsme et la judaïsation des chrétiens, d’ailleurs préfacé par le directeur du séminaire des Missions ; du 24 août au 17 septembre 1572, lors du fameux massacre de la Saint-Barthélémy, les catholiques immolent en France 50 000 protestants (on en fit rôtir en plein Palais-Royal), et Catherine de Médicis, qui avait ordonné le massacre, reçut les félicitations de toutes les puissances catholiques d’Europe, dont celle du pape Grégoire XIII, lequel fit allumer des feux de joie et frapper une médaille commémorative ; sans jamais être condamnée, loin de là, par l’Église, la « sainte » Inquisition a massacré des dizaines de milliers de gens de la fin du dizième siècle jusqu’en 1808, et le Vatican protesta énergiquement lorsque les Cortes (le parlement espagnol) la déclarèrent anticonstitutionnelle en 1813 ; en 1492, Ferdinand le Catholique ordonna l’expulsion de tous les Juifs d’Espagne ; et c’est le pape Innocent III qui, en 1215, a imposé aux Juifs le port d’un vêtement spécial et d’un signe distinctif (l’ancêtre de l’étoile jaune, en quelque sorte), les a soumis à un tribut d’Église, et les a confinés dans des ghettos. Etc.

 

(**) Tout cela est loin d’être exhaustif : le comportement de cette prétendue sainte, évidemment considérée à l’égal d’une vache sacrée, et pas seulement en Inde, mais qui était en fait un redoutable suppôt de l’extrême droite, a inspiré, peu après la rédaction de cette chronique, un livre paru en 1995 à Londres et à New York, Le mythe de mère Teresa, par Christopher Hitchens, journaliste à « The Nation » et à « Vanity Fair » – ouvrage dont les médias n’ont évidemment pas rendu compte, à l’exception de « Charlie-Hebdo ». La « sainte » y apparaît sous un jour peu reluisant, soutenant l’interdiction du divorce en Irlande mais approuvant celui de Charles et Diana (les pauvres n’ont pas les mêmes droits que les riches, c’est évident) ; opposée tant à l’avortement, même en cas de viol (elle affectait d’y voir le « principal danger menaçant la paix mondiale », pas moins !), qu’à toute forme de contraception, fût-elle naturelle ; courant autant après la célébrité, grâce à un « plan média » parfaitement au point, qu’après un argent dont « ses » malades ne profitaient en rien, ni dans le domaine de la santé, ni dans celui du développement ; refusant aux malades tout médicament antidouleur, aux agonisants le moindre soin palliatif ; acharnée à persuader les pauvres que leur misère et leurs souffrances étaient un don de Dieu ; soutenant activement le cercle Renaissance, association proche du Front National ; et acceptant des sommes importantes et détournées par un escroc notoire, Charles Keating (condamné à dix ans de prison pour la faillite des caisses d’épargne américaines, il avait escroqué dix-sept personnes pour 900 000 dollars. Comme il avait fait don à la « sainte » d’un million de dollars et lui avait offert l’usage de son avion privé pour ses déplacements, elle écrivit une lettre personnelle au président du tribunal, le juge Lance Ito – qui devait juger plus tard O. J. Simpson –, réclamant la clémence pour l’escroc. Paul Turley, l’assistant du procureur de Los Angeles, lui demanda de rendre l’argent qu’elle avait reçu et qui provenait des économies des gens modestes grugés par Keating, mais elle ne le fit jamais). Les activités de la religieuse ne furent jamais dénoncées, sauf dans le livre cité plus haut et dans un documentaire du même auteur, Hell’s Angel, diffusé par la chaîne de télévision britannique Channel Four à l’automne 1994.