Les chroniques imaginaires de "Rien cirer" - Par Jean-Pierre Marquet

Lettres Taslima Nasreen

Jeudi 24 novembre 1994

(Première heure)

Chère Taslima, j’ignore si, au Bangladesh où vous êtes née, on utilise beaucoup le poil à gratter, ou si au contraire vos fakirs en sont restés à la planche à clous. Ici, à Rien à cirer, le poil à gratter, c’est notre outil de travail, et nous nous faisons un devoir et une joie d’en poudrer Les ignares qui abusent du mot « saupoudrer » devraient savoir que ce verbe signifie « poudrer avec du sel ».de quelques pincées l’échine de nos invités.

Mais que cela ne vous décourage pas ; car, ainsi que le reconnaîtra Marie-Paule Belle à la fin de l’émission que nous ferons le 30 janvier prochain à Clermont-Ferrand – oui, je suis un peu devin, comme je vous l’ai expliqué récemment –, nous ne sommes pas vraiment rosses avec nos hôtes. Il arrive même qu’entre l’un d’eux et un membre de l’équipe naisse une solide amitié, et, pourquoi pas ? davantage si affinités, comme on l’a vu entre Valérie Kapritsky et Laurent Ruquier, entre Guy Lux et Frédéric Lebon, ou entre Élizabeth Teissier et Didier Porte. Valérie Kaprisky, invitée à Rien à cirer, s’est abstenue de venir à l’émission sous prétexte d’une indisposition, s’est contentée d’y participer par téléphone, et s’est violemment disputée en direct avec Ruquier, qui l’asticotait sur ses rôles déshabillés au cinéma. Guy Lux, interviewé par l’excellent imitateur Frédéric Lebon, qui n’imite que des femmes, a déclaré qu’il ne s’attendait pas à se trouver confronté à un pédé. Et Didier Porte s’est moqué avec esprit et pertinence de l’astrologue Élizabeth Teissier, qui a exigé la lecture d’un droit de réponse lors de l’émission suivante.Tout cela pour vous dire que je suis chargé de vous inviter à Rien à cirer, si vous trouvez un moment, lors de votre prochain voyage en France enfin programmé.

Ah ! chère madame, l’aura-t-on attendue, cette émission de télé à laquelle Jean-Marie Cavada vous a conviée et qui occasionne votre visite ! Voilà ce qui s’appelle entretenir le suspense ! On s’en souvient, vous deviez naguère « passer chez Pivot », comme il faut dire en langage hexagonal (en bengali ou en suédois, je ne sais pas), puisque, chez nous, les émissions de télé semblent appartenir à leur présentateur et se dérouler dans son salon.

Malheureusement, seul un visa de vingt-quatre heures vous ayant été accordé par les autorités françaises, vous aviez annulé votre voyage à Paris. Taslima Nasreen, invitée à l’émission de Bernard Pivot sur France 2, n’avait pu obtenir qu’un visa de vingt-quatre heures – elle vit en Suède – accordé par Charles Pasqua, ministre de l’Intérieur. Elle avait donc renoncé à se déplacer. Plusieurs mois après cet incident, un autre visa, de quelques jours cette fois, lui a été fourni, et elle a pu venir à l’émission de Cavada La Marche du Siècle. Vexée, vouliez-vous ainsi jouer les divas, ces prime donne dont le tour de tête rivalise avec le tour de taille ? Mais non, votre simplicité est à la mesure de vos mensurations encore raisonnables, ce ne pouvait donc être l’explication.

Fallait-il, dans ce cas, que vous fussiez naïve ! D’abord, pour croire qu’un voyage en France était indispensable à la cause que vous défendez ! Si la France était toujours le pays des Droits de l’Homme, et non le pays du perpétuel blablabla auto-satisfait sur ces fameux Droits, ça se saurait, non ? Passons, je n’insiste pas. Mais si vous y teniez tant, à ce voyage chez nous, que n’avez-vous imité Tarek Aziz ? Étiez-vous si mal informée, dans votre lointaine Suède ? Ne saviez-vous pas qu’en 1993, ce très honorable vice-Premier ministre de Saddam Hussein, qui désirait rendre visite à Pasqua, s’était vu refuser le même visa par Juppé, alors ministre des Affaires Étrangères ? Eh bien, pourquoi s’en faire ? Tarek Aziz était venu sans visa ! À la bonne franquette, quoi, comme un copain qui s’invite à prendre le café à la fin d’un repas en famille. Au lieu de vous dire, à ce moment, déçue par la France, pourquoi n’avez-vous pas fait comme lui ?

Ah oui ! la protection de la police vous aurait, dans ce cas, fait défaut ? C’est vrai, tout le monde ne s’appelle pas Georges Habache ou Yasser Arafat, qui sont les Laurel et Hardy de l’humanisme à visage de Kalachnikov. Que voulez-vous, le gouvernement français, dont les écrivains persécutés ne sont pas l’unique souci, se doit de soutenir sa réputation bien établie de pétochardise, attribut qui fait sa gloire depuis quelques décennies hors de nos frontières – et ceux qui ont un peu voyagé savent de quoi je parle, et à quel point l’étranger nous apprécie.

C’est que, protéger un écrivain condamné à mort par une poignée d’ignares imbéciles, fanatiques et le plus souvent illettrés, c’est délicat et compromettant, pour un ministre ! Qu’est-ce qu’ils en ont à faire, des écrivains, nos ministres ? De la littérature, ils ne retiennent que les bouquins qu’ils font écrire à leur propre gloire par des nègres patentés. Demandez plutôt à votre glorieux aîné et collègue en fatwa Salman Rushdie, cet authentique génie – je ne plaisante pas –, que nul officiel, pas même le président Mitterrand, qui se laisse pourtant qualifier d’« écrivain » par ses porte-coton (rions !), que nul officiel, dis-je, ne songeait à inviter en France, bien que Rushdie, citoyen britannique donc européen, en principe libre de circuler chez nous, ait par trois fois sollicité une invitation ; cela, avant que Christine Ockrent, et c’est tout à son honneur, mette un soir au pied du mur le ministre de l’Intelligence et de la Beauté, Lorsque Michel Rocard forma son gouvernement, Jack Lang, pressenti pour redevenir ministre de la Culture, avait sollicité un changement de nom concernant son ministère : il voulait être ministre de l’Intelligence et de la Beauté. Plus sensible au ridicule qu’aux bienfaits de la « communication », Rocard l’envoya sur les roses, comme il convient à un socialiste.en direct, dans son journal sur la 3.

Qu’on se le dise, nos ministres ont autre chose à faire, que diable ! Tantôt, tout préoccupés qu’ils sont à terroriser les terroristes, ils s’escriment à interdire à quelques beurettes anonymes le port de leur voile prétendument « islamique » (chers Françaises-Français qui n’avez jamais plongé le nez dans le Coran, allez donc vérifier en Inde, en Afrique noire, aux États-Unis, en Chine, en Indonésie, en ex-Yougoslavie, et pourquoi pas au Bangladesh, si les femmes musulmanes sont voilées ! J’en ris d’avance), tantôt ils cherchent d’inédites façons de baisser leur froc devant les marchands de pétrole d’Iran ou d’Arabie Saoudite, ce pays modèle où les femmes n’ont même pas le droit de conduire une voiture, et risquent un examen gynécologique si elles sont surprises en bagnole en compagnie d’un homme qui n’est pas leur mari (authentique). N’est-elle pas émouvante, cette vocation du strip-tease chez des gens comme Juppé ou Balladur, qu’on imaginait plus assidus à la grand-messe dominicale de Saint-Honoré d’Eylau qu’au Crazy Horse Saloon ?

À votre place, madame, j’aurais fait preuve d’esprit pratique, et j’aurais pris un pseudonyme, je ne sais pas, moi, n’importe lequel, Duvallier, Bokassa, Aoun, Le général Aoun fut un éphémère Président du Liban. Il finit exilé en France.ou même Khomeiny : une fausse barbe aurait pu suffire, en complément de l’ombre légère qui orne si joliment votre lèvre supérieure. Sans aucune difficulté, alors, vous auriez décroché visa ET protection policière.

Quoi, « la police n’est pas sûre », quoi, « la police n’est pas sûre » ? Vous trouvez ça malin, vous, de ricaner sur l’inefficacité prétendue de nos admirables flics ? La police française, que je sache, s’est montrée parfaitement opérationnelle lorsqu’il s’est agi de rassembler, d’encadrer et d’assurer l’escorte – sûrement afin de les protéger – des 12 884 Juifs, dont 4155 enfants, raflés pour Auschwitz via le Vel d’Hiv, en juillet 1942. Ah ! les braves « G.O. » que voilà ! Comme on en voudrait en masse, des flics de cette trempe ! Or, qui peut le plus peut le moins, et ce n’est pas Chapour Bakhtiar Ancien Premier ministre du shah d’Iran, et assassiné en banlieue parisienne par les émissaires de Khomeiny, malgré l’efficace protection de la police française.qui viendra dire le contraire !

Alors, c’est convenu, on fait comme ça : vous venez, on vous attend.

Deuxième heure)

J’ignore, madame, si ma lettre vous est bien parvenue, mais j’incline à penser que la Poste devait être une fois de plus dans son état normal, c’est-à-dire en grève, puisque vous n’avez pas répondu à notre invitation. Qu’à cela ne tienne, tout s’est bien passé finalement. Surtout pour vous. J’étais donc, hier soir, devant mon téléviseur, plein d’une impatience légitime, comme on dit chez les Orléans : on vous avait ratée chez Pivot, on allait vous voir casser la cabane à Cavada, puisque vous étiez la vedette de La marche du siècle.

Eh bien, excusez-moi de vous le dire, ça a été, en fait et comme d’habitude, La marche de la sieste. Il y a des soirs où l’on ferait mieux de regarder M6.

Le « plateau », selon le terme consacré pour les fromages et les spectacles de télé, était composé d’étrange façon ; le maître d’hôtel Cabana avait invité l’usurpateur Toubon, qui fait ministre en attendant le retour de Jack Lang, et dont l’Histoire retiendra moins l’activisme chiraquien – c’est beau comme une cause perdue ! – que ses efforts en vue de perpétuer la culture du ridicule au ministère du même nom. Pourquoi Toubon ? Peut-être pour vous présenter les excuses du gouvernement français à la place de Pasqua et de Juppé, pauvre Toubon ! Mais non, au dernier moment, pas de Toubon. Et pauvres de nous, encore une occasion manquée de se foutre de sa gueule ! Alors, Jacquot, on se dégonfle ? Ou c’est Lise Lise Toubon passe pour être l’inspiratrice très active de son ministre de mari.qui n’avait pas donné sa permission de minuit ?

En compensation, heureusement, une belle série de potiches s’alignait face à l’estrade du prof Canada (Dry) : William Boyd, écrivain américain, élève sérieux, mais peut mieux faire, et qui n’avait pas grand-chose d’autre à foutre là que de rappeler son existence aux millions de téléspectateurs qui ignorent jusqu’à son nom, mais c’est toujours ça de pris ; puis, Manuel Varga Llosa, écrivain péruvien et belle tête de premier rôle, dont les seuls rapports avec la censure politique semblent se borner à la veste qu’il s’est fait tailler aux élections présidentielles de son pays en 1991, mais à ce compte-là on aurait pu convier Giscard, on se serait davantage marrés ; pour une fois, on avait échappé à Bernard Lévy, l’entarté à répétition, qui se fait appeler Bernard-Henri Lévy par dépit de ne point porter un nom plus ronflant ; mais Jean Daniel, lui, était présent (ouf ! Au moins un intellectuel d’envergure) ; C’est de l’ironie, faut-il le préciser ? Un de mes amis marocains s’étant retrouvé injustement en prison pour un délit de droit commun, en l’occurrence une infraction à la religion officielle de son pays, j’ai fait appel à Jean Daniel, qui s’était vanté, lui un homme de gauche, d’être l’ami du roi Hassan II, afin qu’il daignât intervenir. Rendons-lui cette justice, il m’a répondu immédiatement… mais pour me dire qu’il avait cessé d’être l’ami du roi ; ou, plus exactement, qu’il ne l’avait jamais été vraiment. C’était le roi, paraît-il, qui recherchait l’amitié de Jean Daniel, mais celui-ci avait toujours traîné les pieds, avant de prendre ses distances définitivement. On imagine cela : un roi en exercice courtisant en vain le très modeste directeur du « Nouvel Observateur », et ce dernier refusant de succomber. C’est beau… Patricia Highsmith, l’auteur britannique de polars à succès (L’inconnu du Nord-Express, c’était elle ; Plein soleil, également), invitée sans raison apparente elle aussi, mais « trop fatiguée », avait produit un mot d’excuse de ses parents.

Et enfin, deux écrivains réellement menacés, eux, par le fanatisme religieux, l’Algérien Rachid Boudjedra et le Nigérian Wolé Yolinka, prix Nobel de littérature. Ces deux-là, je ne leur balancerai pas de vanne, ce sont de vraies pointures.

Ah, madame, comme je vous en veux ! Qu’est-ce qu’on s’est fait suer ! Pourquoi n’être pas venue ici même, plutôt qu’à la télé ? L’émission sur France 3 aurait pu prendre fin au bout d’une demi-heure, qu’on ne s’en serait pas portés plus mal. L’abbé Radada, qui officiait, peut-être troublé par l’incident de la photo truquée des trois jeunes et sûrement paisibles banlieusards qu’une précédente Marche du siècle avait utilisée pour illustrer le terrorisme islamiste, Un technicien chargé des trucages vidéo de La Marche du Siècle avait utilisé l’anodine photo de trois jeunes Arabes sur un décor de HLM, et les avait affublés de barbes dessinées à la palette graphique, afin d’illustrer un commentaire sur l’action des islamistes dans les banlieues de France. Les trois jeunes s’étaient reconnus et avaient vivement protesté. Cavada dut présenter ses excuses ce soir-là. et par les excuses dont il dut se fendre à leur égard, trébucha plus que jamais sur son habituel point faible : les noms des invités, qu’il n’arrive jamais à prononcer sans accident de parcours. Peut-être afin d’imiter les bonnes manières du délicat Jean-Édern Hallier, lequel écorche systématiquement votre prénom (il prononce « Tasmina »), vous fûtes ainsi rebaptisée « Taslina », c’est plus joli comme ça.

On ne sait pourquoi, il préféra également vous appeler « mademoiselle », parce que ça fait plus courtois, semblait-il croire – et à mon avis, il devrait lire Nadine de Rothschild. Nadine de Rothschild aurait pu révéler à Cavada que, lorsqu’on ignore si une femme est mariée ou non, on doit lui dire « madame », pas « mademoiselle » ! Wolé Yolinka, lui, s’entendit donner, toute la soirée, du « Yolé ». Pourquoi pas « iodlé » ? Ça nous aurait rappelé le Tyrol !

Déjà, l’an passé sur France Inter, Jean-Marie Cavanna avait invité le journaliste écrivain Gerald Messadié, et s’était obstiné à l’appeler, une heure durant, « monsieur Massadié », procédé qui fait toujours plaisir à un invité lorsque, ayant vendu un million d’exemplaires de son dernier roman, L’homme qui devint dieu, biographie non conformiste de Jésus.il se croit un peu connu, mais douche froide qui n’en est pas moins salutaire quand on a la grosse tête. Merci, Chabadabada !

De votre côté, quoique présente physiquement, vous, l’invitée d’honneur, n’en étiez pas moins étrangement absente : à deux reprises, on dut vous répéter une interrogation que vous n’aviez pas pigée. Une autre fois, vous avez semblé comprendre, entrepris de répondre, mais vous perdîtes le fil en route ; il fallut vous reposer la question. Le surmenage ? La fatigue du voyage ? L’émotion de découvrir Paris, surtout entourée de mille deux cents policiers ? Mais peut-être aviez-vous été légèrement froissée qu’un journaliste de votre pays, interviewé avant l’émission, ait émis des doutes sur votre talent d’écrivain (il n’a pas été le seul, si j’en crois les critiques parues dans les journaux. Mais seul Jean-Édern Hallier, encore lui, le chouchou de Ruquier et prix Nobel de muflerie, a osé prétendre que vous n’écriviez pas vos livres vous-même, comme il avait prétendu la même chose, jadis, de Simone Signoret, dans l’émission d’Anne Gaillard Elle y présentait chaque matin en direct et durant une heure une excellente émission de défense du consommateur. Mais, n’ayant pas sa langue dans sa poche (et sans doute la seule journaliste en France capable de dire « Taisez-vous, monsieur le ministre, vous n’avez pas la parole ! »), elle était unanimement détestée par ceux, nombreux, qu’elle houspillait.
Après un bref passage comme chroniqueuse à Rien à cirer (deux émissions seulement !), elle est revenue presque aussi brièvement sur France Inter, l’été 1998, avec une émission bouche-trou pour la seule durée des vacances, toujours sur le même thème de la défense du consommateur… et toujours aussi mordante, même après un quart de siècle.
sur France Inter ; poussant ainsi la très vindicative madame Montand, madone estampillée de la gauche militante et pétitionnaire, à exiger et obtenir la peau d’Anne, son renvoi de la radio nationale, et la fin de sa carrière derrière un micro – pauvre sœur Anne qui n’avait rien vu venir. Laurent, fais gaffe à tes os !).

Bref, les préambules expédiés, vous avez plongé dans une profonde léthargie et laissé causer les autres, qui avaient peu à dire, et le firent longuement savoir. On comprend donc votre apathie, qui ne tarda guère à se communiquer aux téléspectateurs.

Dommage, car vous auriez pu animer un peu ce congrès extraordinaire des Pompes Funèbres Générales en nous apprenant, par exemple, deux ou trois détails sur un autre type d’extrémistes qui sévit également dans votre pays, contre lesquels vous ne vous êtes jamais insurgée, et dont j’ai du mal à croire qu’ils ne vous intéressent pas : je veux parler des fondamentalistes hindous.

Fondamentalistes hindous », ques aco ?, se demandent à cet instant précis certains de nos auditeurs. Ils ont des excuses : ces excités (je parle des fondamentalistes hindous, pas de nos auditeurs, que jamais je n’oserais traiter ainsi), ces excités, au contraire de ceux du FIS qui ont déjà pris pied dans nos banlieues (heureusement, ils ont épargné Neuilly. Merci mon Dieu !), restent assez rares entre Sarcelles et La Courneuve. En revanche, dans ce sous-continent qu’on appelait autrefois « les Indes », et dont fait partie le Bangladesh – votre pays, Taslima –, dans cette région du monde que, depuis Gandhi, les gens à la vue courte et aux idées sommaires associent obstinément à la non-violence, simple arme politique occasionnelle mais qui n’a jamais été dans le tempérament indien, ils pullulent, ces fanatiques religieux auxquels, s’il revenait, le cher Gandhi ne manquerait pas de faire bouffer leur dhoti. Vu que, le 3 janvier 1948, ce n’est pas un musulman, mais bien un Hindou, fanatique intégriste, qui, le croyant à tort favorable aux musulmans, justement, et à la création du Pakistan, l’a expédié dans l’autre monde. Comme il se gourait, ce spadassin ! Favorable à l’islam, Gandhi ? Du Mahatma, l’immense Tolstoï, qui avait correspondu avec lui, disait à juste titre : « Son nationalisme hindou gâche tout ! ». Assassiné par les siens, Gandhi était-il un successeur de Jules César, ou un précurseur de Jacques Chirac ? Mais je m’égare.

Alors comme ça, madame Nasreen, deux imams illettrés vous ont condamnée à mort ? D’accord, c’est moche, et on ne voudrait pas être à votre place. Mais enfin, ceux de l’autre bord, dont je parle ici et dont vous ne soufflez mot, ne laissent pas non plus leur part aux corbeaux : incendies de mosquées, massacres organisés contre les musulmans, conversions forcées, j’en passe et de plus horribles. Bien vrai, vous n’en avez pas entendu parler ? Bizarre, ça dure pourtant depuis avant votre naissance, depuis 1947 exactement, date de l’indépendance de l’Inde : le départ de Bombay du dernier soldat anglais fut le début d’un premier massacre qui dura six mois et fit deux millions de victimes, hindoues et musulmanes. Cette indépendance de l’Inde et la partition qui l’accompagna provoquèrent une autre guerre : le rajah de l’un des États indiens, le Cachemire, fut un moment tenté par l’indépendance, mais, voyant son pays infiltré par quelques troupes pakistanaises, il se ravisa et appela l’Inde au secours. S’ensuivit la première guerre entre l’Inde et le Pakistan, conclue en 1949… par le partage du Cachemire en trois provinces attribuées aux deux adversaires et à la Chine ! Et comment ne pas mentionner la deuxième guerre Inde-Pakistan, elle aussi provoquée par un événement de portée mondiale qui s’était produit à Srinagar, capitale du Cachemire et lieu d’un hypothétique tombeau de Jésus ? En effet, une mosquée de Srinagar abritait… un poil de barbe de Mohammed, celui que nous appelons « Mahomet », le prophète des musulmans. Or, en 1963, un quidam déroba ce poil de barbe. Ce qui entraîna une nouvelle guerre.Quel rendement ! On a l’air ridicule, chez nous, avec notre guerre d’Algérie.

Et puis, arrêtez-moi si je me goure, ce ne sont pas non plus les musulmans, mais les hindous, qui ont inventé l’antique système des castes, dont l’apartheid défunt ne fut qu’une pâle imitation, et qui reposait lui aussi sur un principe d’une simplicité évangélique, comme dirait Bonaldi : plus votre peau est claire, plus votre caste est élevée ! Les plus clairs de peau sont les Brahmanes, et ceux-là n’ont pas à se plaindre, mais vivre dans la peau d’une Intouchable, vous trouveriez ça comment ?

J’en conviens, dans votre pays, l’islam ne fait pas la part belle à votre sexe, quoique le Premier ministre y soit une femme et le chef de l’opposition également. Mais c’est surtout votre athéisme déclaré – et rarissime dans le Tiers-Monde – qui vous vaut les ennuis que vous connaissez, non votre appartenance au beau sexe. En somme, et si Laurent ne nous interdisait pas dans Rien à cirer les jeux de mots téléphonés (il se les réserve jalousement, l’égoïste !), je serais à deux doigts de dire que vous, l’incroyante, prêchez pour votre clocher.

Enfin, si l’islam, de votre pays et d’ailleurs, relègue les femmes à un rang subalterne – on ne va pas prétendre le contraire –, que dites-vous de cette charmante coutume hindoue, qu’un téléfilm diffusé voici quelques mois sur France 3 nous a remis en mémoire, et qui incite les maris, en dépit des interdictions gouvernementales, à immoler leur femme par le feu lorsque le beau-père tarde à régler la dot de la jeune épouse ? En souvenir, sans doute, de la belle époque pas si lointaine où, lorsque un homme riche décédait, on brûlait avec lui sa femme et ses serviteurs vivants. Que je sache, même les ayatollahs cinglés de Téhéran n’ont pas osé aller jusque là. Comme ils n’ont pas mis à la mode les sacrifices humains, encore en vigueur il y a seulement vingt ans chez les hindouistes adorateurs de Kali, la déesse aux cent bras, dont les bourreaux n’en manquaient pas non plus (de bras).

Voilà, je suis content de vous avoir rafraîchi la mémoire. Et, qui sait, de vous avoir peut-être inspiré le sujet de votre prochain bouquin ? Vivement sa parution ! On fera une petite fête pour célébrer ça. Et on invitera Jean-Édern !