Les chroniques imaginaires de "Rien cirer" - Par Jean-Pierre Marquet

Parler pour ne rien dire

Mercredi 16 novembre 1995

Dans le cadre de mon cycle « Comment se prendre un bide avec une chronique dont le sujet n’intéresse personne », voici quelques réflexions sur l’usage de la langue française. Je vois déjà dans le public quelques mouvements divers en direction de la sortie. Couvrez-vous bien, chers spectateurs, nous sommes en novembre. J’espère seulement que les fuyards ne se perdront pas dans les couloirs de la Maison de Radio France. Il reste quelques courageux sur les gradins ? Bien, je me lance.

Se prendre les pieds dans le tapis n’épargne personne, pas même les meilleurs. Les chroniqueurs de Rien à cirer non plus que les autres bipèdes. Lorsque cela nous arrive, la sanction est immédiate, sous la forme de lettres d’auditeurs – et il m’est arrivé ici même de vous en lire un échantillon. Faut-il, alors, prendre la peine de répondre ? À chacun sa philosophie. Pour ma part, j’ai un critère : considérant une fois pour toutes qu’on perd son temps à discuter des opinions et croyances, ce qui ne signifie pas que je les mets toutes dans le même sac, je ne réponds jamais à une critique sur le fond. En revanche – je dis bien « en revanche » et non point « par contre », qui est du langage de comptable, si si, vérifiez ! –, en revanche, il m’arrive de m’expliquer sur la forme.

Ah certes, cette manie de me montrer pointilleux sur l’usage de la langue française ne me rapporte pas seulement des félicitations et encouragements. Je dirais même qu’elle vaut, à moi et à quelques autres, son lot de sarcasmes sur notre prétendu conservatisme et notre obsession supposée d’empêcher la langue d’évoluer – comme ils prétendent tous.

Mais bon, si on te critique, ça t’indique où réside ta véritable originalité, donc remets-en une couche, comme a dit Cocteau, il est vrai en termes plus choisis. Mais lui devait être bien élevé, puisqu’il se faisait entretenir par des femmes du meilleur monde sans même être contraint de les sauter. Avouez que c’est un exploit. Comme ce mondain vibrionnaire ne disait pas que des conneries, Mais il en disait tout de même. Si la conversation venait à tomber lors d’une soirée, et que l’hôtesse en venait à prononcer la stupide phrase rituelle « Un ange passe », il rétorquait « Qu’on l’encule ! ». Nous sommes le peuple le plus spirituel de la Terre, répétons-le sans relâche. je vais donc suivre son conseil, en remettre une couche, et vous confier que, parmi les mille et une choses qui me défrisent profondément (un défi ! Essayez donc de vous faire défriser profondément), parmi ces mille et une choses, donc, je place au rang d’honneur la catégorie d’individus que je surnomme « les enjoliveurs ».

Rien à voir avec l’automobile, précisons-le tout de suite : je me fous de l’automobile à peu près autant que l’ex-président Mitterrand se foutait de l’opinion des citoyens de gauche qui l’avaient élu. Non, par « enjoliveurs », je désigne ces cuistres navrants qui croiraient se déshonorer plutôt que de parler la langue de tout le monde, et, en conséquence, s’estiment obligés de jargonner de la plus conne des manières, c’est-à-dire en prohibant les mots que chacun comprend et utilise naturellement, pour en inventer de plus savants – croient-ils. Je me souviens que Jean-Paul Sartre déjà, dans Les mots, son meilleur livre, se payait la fiole de ceux qui s’appliquent à « bien » écrire, et prétendait que ce souci les conduisait plutôt à écrire bêtement. Je ne suis pas loin, dans ce domaine, de penser comme lui. Je dis bien « dans ce domaine »…

Bref, pour en arriver enfin au point qui me préoccupe, négligeant au passage l’agaçante manie des chanteurs qui parlent de leurs « albums » plutôt que de leurs disques, et sans remonter au temps où Michel Debré inventa le néologisme « concertation » pour des raisons politiques (il ne voulait pas entendre parler de « conférence » à propos de je ne sais plus quelle réunion où la France était partie prenante), ni épiloguer sur le fait que plus personne ne sait dire « oui », vu que « tout à fait » ou « absolument » sonnent mieux L’horripilant « C’est clair » n’avait pas encore envahi les conversations, en 1995.à nos oreilles raffinées, il ne vous a pas échappé que, depuis une dizaine d’années, on nous bassine avec le mot « incontournable ». Ce terme, je l’ai vérifié, n’a d’équivalent dans aucune langue ; on se demande par conséquent pourquoi nos voisins européens, par exemple, n’ont pas éprouvé le besoin de créer cet équivalent, et n’en ont pas ressenti le manque dans leur vocabulaire de ploucs. En effet, chez nous, il permet aux gens qui parlent bien d’en finir avec des vocables aussi banals que, citons en vrac : indispensable, infranchissable, impraticable, insurmontable, indépassable, nécessaire, obligatoire, vital, capital, essentiel, fondamental…, j’en passe et des meilleurs, mais qui ont l’inconvénient d’être compris et utilisés de tout un chacun, ce qui est du dernier vulgaire. Je ne sais qui a eu l’idée de cette riche invention linguistique, mais, si je le tenais, j’estimerais incontournable une rencontre entre mon pied droit et cet emplacement où son dos change de nom, comme disait Brassens.

Mais je m’interromps un instant, car des mouvements divers se produisent en ce moment même, chers auditeurs, dans le public du studio Charles-Trénet. Je ne parle pas seulement des spectateurs qui jettent un coup d’œil discret à leur montre, pensant n’être pas vus, comme des potaches aspirant à l’heure de la récréation, mais surtout de la demi-douzaine de déserteurs supplémentaires qui ont gagné non moins discrètement la sortie durant ma péroraison, et qui ne vont pas tarder à comprendre leur erreur lorsqu’ils se seront égarés dans les couloirs kafkaïens de la maison de Radio France. Bon courage à ces émules du docteur Livingstone !

Les enjoliveurs n’en restent pas là, on s’en doute. Autre tic de langage qui devrait, auditeurs aimés, vous taper sur le système, cette manie très médiatique et ravageuse de faire précéder le mot évidemment par l’adverbe bien. Si quelqu’un, dans le public ou ailleurs, décèle la nuance entre « évidemment » et « bien évidemment », qu’il écrive à Jean-Luc Hees, Enjoliveur en Chef, France Inter, 116 avenue Kennedy, Paris-seizième. Merci d’avance. Inutile de mentionner mon nom, ma modestie en souffrirait.

Puisque jamais deux sans trois, je vais clore cette petite revue des manies agaçantes mais si modernes par un vocable qui nous a envahi, me semble-t-il, via la presse économique. Mais qu’est-ce qu’ils ont tous contre le terme occasion ? Un beau jour, un rédacteur de la presse financière a dû s’aviser que ce mot faisait un peu brocante, et il a tiré de sa gibecière un autre mot plus clinquant, opportunité ; cela, parce qu’en anglais, le français occasion se traduit par opportunity, et que ce mot britiche ressemble furieusement à notre opportunité à nous. L’ennui dans l’affaire, c’est que l’opportunité, en français, désigne le caractère de ce qui est opportun, c’est-à-dire qui ne dérange pas : est opportun, ce qui ne tombe pas comme un cheveu sur la soupe. Rien à voir avec un avantage qui se présente et qu’on doit saisir au vol, ce qu’est une occasion. Tous les collégiens qui étudient l’anglais vous diront dès la sixième que c’est une faute grossière de traduire un mot anglais par un mot français qui lui ressemble, ce qu’on appelle un « faux ami », expression on ne peut plus judicieuse. Comme par exemple de traduire par « supporter » le verbe anglais to support, à l’instar des journalistes sportifs, lesquels ignorent l’existence du mot soutenir, ou location par « location », alors que ce mot signifie « adresse ». Bien sûr, la mode venant à la rescousse de la cuistrerie et de l’ignorance crasse, le tic s’est répandu. Bientôt, plus personne n’usera des mots simples.

Bien. J’en ai terminé pour aujourd’hui. Le service de la sécurité pourrait peut-être rattraper les spectateurs qui ont quitté le studio, je ne suis pas certain qu’ils aient déjà trouvé la porte de sortie, bien qu’elle soit à vingt mètres d’ici. Vous voyez que je peux faire court. Cela compensera, car il y a des jours où j’ai tendance à déborder. Je vous laisse, j’ai décroché un rendez-vous avec la femme d’un camarade de l’équipe de Rien à cirer qui n’a pas encore dit son texte, et que j’aurai la discrétion de ne point nommer. Tant qu’il est occupé ici, je ne vais pas me gêner pour profiter de cette opportunité incontournable, bien évidemment !