Les chroniques imaginaires de "Rien à cirer" - Par Jean-Pierre Marquet

L’Odyssée de l’étrange

Samedi 24 juin 1995

Lorsqu’on est, tel votre serviteur (c’est une image : n’en déduisez pas que je suis prêt à me rendre chez vous pour y récurer votre vaisselle de la veille et battre vos tapis)… Je reprends : lorsqu’on est, comme votre serviteur, un rationaliste à l’esprit étroit et au cœur desséché, qu’ils disent, on arpente rarement les trottoirs de TF1. C’est dire si les soirées dans le genre de celle que je me suis farcie mercredi, fondées sur l’irrationnel ou le reportage bidon, se bousculent peu dans les pages de mon agenda. Moins encore que celles où l’émotion préfabriquée tient lieu d’argument, et où le reniflage de petites culottes pas nettes passe pour de l’investigation journalistique.

À ce préambule, vous avez compris que je vais dire deux mots de Jacques Pradel. En effet. Ainsi que du dernier show qu’il a sorti de sa boîte à Pandore. Ce truc s’appelle en toute simplicité « l’Odyssée de l’étrange », et ne me demandez pas ce que L’Odyssée vient faire là-dedans. J’espère seulement que la veuve Homère touche des royalties de la part de TF1.

À première vue, le menu du fast-food pradelien avait tout lieu de me faire redouter l’indigestion, mais, je ne sais pourquoi, ce soir-là, je me sentais héroïque et doté d’un estomac d’acier – à l’instar de Jacques Pradel lui-même. Je dois préciser que, jusqu’ici, je n’avais jamais regardé une émission animée par Jacques Pradel. Pour moi, Jacques Pradel représente un cas, et sa mine de chanoine qui vient de se faire prendre, la main dans la braguette d’un enfant de chœur, et qui arbore une expression faussement contrite parce qu’il sait que l’incident sera étouffé par son évêque, tout ça me procure le même effet que si je venais d’avaler une pinte d’huile de ricin. Quant à ses émissions, bien que je sois curieux de naissance, l’idée que je puisse consacrer une soirée entière à une activité aussi tarte ne m’avait jamais effleuré l’esprit.

Circonstance aggravante, ce soir-là, je n’étais pas en service commandé. Mais alors, pomme à l’huile, me direz-vous très justement, si tu n’étais pas forcé d’emboucher l’entonnoir à conneries de Télé-Poubelle, qu’es-tu allé foutre chez Pradel ? C’est une excellente question, et je vous répondrai que l’âme humaine est insondable. Autrement dit, je n’en sais rien : c’est ça, mon côté irrationnel.

Je parlais donc du menu de l’émission. Oh ! du tout venant : soucoupes volantes, photos d’autopsie d’un extra-terrestre (présentées par maître Jacques comme « le document le plus bouleversant qu’un homme ait jamais vu depuis le début de l’humanité », pas moins !), histoires de fantômes, poltergeist, lévitation, torsion de cuillères… Ne manquaient que les tables tournantes. Avec, bien entendu, les cautions habituelles de personnalités supposées fournir un gage de sérieux à tout ce fatras. J’avais ainsi relevé dans mon magazine de télé quelques noms connus : Rémy Chauvin, Jean-Pierre Petit, Jean-Yves Casgha, Yves Lignon, rien que le gratin. Que ces gens-là campent pratiquement à la télé, où on les ressort de leur boîte chaque fois que nécessaire, ne semble pas lasser le public habituel de ce type de spectacle, qui doit aimer revoir les mêmes têtes à intervalle régulier. Que voulez-vous, on s’habitue : si ce n’était par la force de l’habitude, est-ce que les téléspectateurs de France supporteraient encore la tronche de Carreyrou, la fausse objectivité de PPD ou l’autosatisfaction hilare de Jean-Pierre Pernaud, La publicité du pastis Pernod ne conseille-t-elle pas de le boire, additionné de cinq fois son volume d’eau ?que nul n’a encore songé à noyer dans cinq fois son volume d’eau ?

Il se trouve que les quatre personnalités susnommées ne me sont pas tout à fait inconnues, et je me réjouissais à l’avance de les retrouver. Hélas, déception ! Faute de temps, comme on prétexte toujours à la télévision et parfois ailleurs, une seule des quatre a eu l’occasion d’ouvrir son clapet en deux heures de spectacle. Encore une occasion ratée !

Rémy Chauvin, chercheur authentique, intéressant à écouter lorsqu’il consent à rester dans le domaine qu’il connaît, à savoir la vie des insectes, a coutume, depuis quelques années, de délirer sur son hobby one (Kenobi) de fin de carrière, le paranormal. Rémy Chauvin a fait beaucoup de choses dans sa vie, mais ce qu’il fait de mieux actuellement, c’est son âge. On l’oublia donc sur son banc de touche, tel un vulgaire Jean-Pierre Papin.

Il n’était pas le seul scientifique présent : un autre invité, l’astrophysicien Jean-Claude Petit, a, lui aussi, enfourché un autre dada du supranormal et qu’il a fait sien, ce qu’il appelle « les univers parallèles », un vieux thème de la science-fiction qu’il a pris au sérieux ; regrettable dérapage, qui lui a coûté auprès de ses confrères une réputation jadis flatteuse et méritée. Au cours de la soirée, on a pu sans surprise l’entendre gémir sur ce que les revues spécialisées appellent « la science officielle et ses mandarins », ces salauds qui font rien qu’à tromper le public et embêter les vrais savants comme lui en dissimulant des informations capitales sur les extra-terrestres. Que voulez-vous, la vérité est ailleurs. Air connu. Je passe.

Jean-Yves Casgha, lui, on ne l’a pas vu du tout, et il faut le déplorer : cet ancien chroniqueur de France Inter, qui produisait autrefois une émission du dimanche soir consacrée à l’étrange, a commis voici quelques années un livre qui m’avait bien diverti ; ça s’intitulait Les dossiers Science-Frontières, du nom d’un festival qu’il dirigeait (autant faire sa pub dans ses bouquins !), et ça contenait notamment un inénarrable chapitre sur la fameuse « mémoire de l’eau », chapitre qui semblait tenir du canular, en dépit des intentions de l’auteur, un sacré convaincu. J’y avais relevé des assertions aussi persuasives que « la température de 30 degrés est énorme », ou « l’eau devrait être un gaz » (qui en décide ? Le pape ? La reine d'Angleterre ?), ou encore, « une molécule d’eau, c’est une pile », d’où j’avais conclu que ce malheureux Alessandro Volta, l’inventeur de la pile électrique, la vraie, avait été une sacrée andouille de se donner tant de mal, alors qu’il suffisait de tourner un robinet pour en récolter par milliards, des piles, et gratuites. La caution scientifique d’un Casgha, c’est kif-kif la caution morale de « Voici ». Passons.

La dernière vedette médiatique, c’était Yves Lignon. Calamité ! Lui non plus, toujours « faute de temps », ne fut pas invité à mettre son grain de sel dans les plats mitonnés par le chef Pradel. Réparons cette lacune. Quand on présente Lignon dans une émission sur le paranormal, qui est son créneau et presque sa propriété, on le désigne invariablement comme « le professeur Yves Lignon », qui dirigerait « le laboratoire de parapsychologie de l’Université de Toulouse-Mirail ». Ce qui laisse entendre qu’une université d’État entretient ce genre d’endroit et subventionne ce type d’études. Or, Lignon, qui enseigne les mathématiques, est assistant, ce qui constitue le grade le plus bas – il en existe trois – dans la hiérarchie des enseignants en université, et non professeur, qui en est le grade le plus élevé ; d’autre part, ses activités de parapsychologue sont purement privées. Mais, disposant d’un bureau comme tous les enseignants de la faculté, il a simplement collé de sa propre autorité sur la porte dudit bureau une pancarte calligraphiée « Laboratoire de parapsychologie », que le président de l’Université tente vainement, à coups de lettres recommandées, de lui faire enlever depuis des années. Ce qui prouve à quel point l’Éducation nationale sait se montrer bonne fille… sauf lorsqu’il s’agit de sanctionner un prof de littérature qui a cru pouvoir lire à ses élèves de terminale un texte un peu leste de Verlaine et Rimbaud, comme j’ai eu récemment l’honneur de vous le narrer.

Ces ratés mis à part, la soirée m’a pleinement satisfait. Après avoir présenté quelques cuillères tordues AVANT l’émission, Pradel, vêtu de pureté candide à défaut de lin blanc, commente : « C’est assez impressionnant ! » ; mais l’auteur de ces torsions plus tordantes qu’impressionnantes avoue, lui, qu’il ne se livre plus à ce type d’activités, car, dit-il, « c’est assez fatigant ». Effectivement, ce genre de tour commence à fatiguer pas mal de monde. Mais il faut croire que certains en redemandent, car on a pu voir également un prestidigitateur déformer une barre métallique en la caressant avec les doigts, ce qui là encore a beaucoup impressionné Pradel, visiblement peu familier avec ce que tout spécialiste de la métallurgie connaît sous le nom d’alliage à mémoire de forme, un matériau qui a telle forme à telle température, et en prend une autre si on le chauffe ou le refroidit : un truc classique des magiciens, renseignez-vous auprès de Gérard Majax. Ce prestidigitateur (pas Majax : l’invité de Pradel), qui avoue croire au paranormal – sinon, il ne serait pas invité, je suppose –, et qui a pour nom Ranky, se dit président d’un machin au nom ronflant, le fantomatique « Comité Illusionniste d’Expertises des Phénomènes Paranormaux », comité dont il est… le seul adhérent, et qui n’a aucune activité. Son nom, Ranky, en fait un presque homonyme du magicien américain James Randi, une vraie pointure, lui, que les scientifiques sérieux sollicitent lorsqu’il s’agit de déceler les trucages dont se servent les émules d’Uri Geller, L’Israélien Uri Geller a débuté comme prestidigitateur, mais il a trouvé plus rentable de faire croire aux gogos qu’il disposait vraiment de pouvoirs supranormaux, et s’est spécialisé dans le tordage de cuillères « par la seule force de son esprit ». L’excellent prestidigitateur Gérard Majax, qui est un esprit scientifique et a horreur des charlatans, l’a démasqué en public en refaisant les mêmes tours et en dévoilant la supercherie. Depuis, Geller, qui avait pourtant promis de « tordre la Tour Eiffel » (sic), est tombé dans l’oubli.le faux tordeur de cuillères

Dans un livre excellent, Le vrai visage de Nostradamus, Randi a aussi démasqué ce prétendu prophète français comme un ingénieux mystificateur. Si Randi ne vivait pas en Floride, c’est lui qu’il faudrait inviter à Rien à cirer, pour répondre à Jean-Charles de Fontbrune, le commentateur prolifique des fameuses « prophéties » dudit Nostradamus. Michel de Nostradamus, médecin et écrivain, contemporain de Catherine de Médicis, a notamment écrit plusieurs centaines de courts poèmes au style particulièrement obscur, Les Centuries, dans lesquels les naïfs ont cru voir des prédictions.Randi parle français, et c’est une mine d’anecdotes marrantes sur les charlatans et leurs tours de passe-passe à blouser les gogos ; on passerait un bon moment. Quoique Fontbrune n’est pas mal non plus. Souvenez-vous, quand ce spécialiste de Nostradamus avait cru comprendre que notre devin national avait prédit l’assassinat de Jean-Paul II à Lyon au début des années 80 !

Quoi encore ? La séquence poltergeist, en français « esprit frappeur », agrémentée de photos de petites filles en train de flotter dans les airs, le fameux phénomène dit « de lévitation » : chouette, une enfance passée en lévitant « Une enfance passée en lévitant... » est un calembour sur un slogan publicitaire très connu des années cinquante : « Un meuble signé Lévitan est garanti pour longtemps ».est garantie pour longtemps. Le phénomène, en tout cas, semble impressionner les téléspectateurs, qui téléphonent pour savoir qui, en France, s’occupe d’indemniser les victimes des esprits frappeurs. On espère que la Sécu va vite se saisir du dossier, ça urge, et justement, elle a de la trésorerie en rab, en ce moment.

À cette séquence aérienne déjà très persuasive par elle-même se mêlaient des voix d’outre-tombe sorties tout droit du film L’exorciste, jurons inclus, et ce n’est pas un hasard si la scène a été reconstituée d’après des événements survenus en Angleterre en 1977, année où ce genre de film était encore à la mode. Avec un humour au second degré, sans doute, et qu’on n’attendait pas chez lui, Pradel demande à un témoin de l’époque de lui confirmer « solennellement, les yeux dans les yeux », qu’il a bien vu tout ça. Ça ne vous rappelle rien ? Si ! Le débat Chirac-Mitterrand pour la présidentielle de 1988 ! C’est bon, une cure de rajeunissement, de temps en temps.

En revanche, et croyez que je le déplore, bide total avec une expérience de télépathie : une ampoule électrique dissimulée est perçue, par les sujets chargés de deviner ce que c’est, comme « un objet avec des couleurs et des parfums » ou comme un tire-bouchon ! Faudra me revoir tout ça en répétition pour la prochaine émission, c’est pas au point, coco. Mais personne n’est parfait du premier coup, et Pradel a bien le droit d’essuyer les plâtres, dans la maison Bouygues.

Pourtant, je le confesse, le moment que j’ai préféré est le suivant : un agriculteur avait ramassé dans un champ des débris de soucoupe volante, et en avait remis un à Pradel, qui « lance un appel » à tout laboratoire acceptant d’analyser l’objet, car, dit-il au témoin, « Vous n’avez pas les moyens de financer cette analyse, et nous non plus ». La cause est entendue, TF1 est fauchée ! Je lui suggère donc de faire des économies, en commençant par supprimer, devinez quoi !