Les chroniques imaginaires de "Rien cirer" - Par Jean-Pierre Marquet

Opus Dei

Mardi 5 septembre 1995

Si le Créateur du Ciel, de la Terre et de toutes ces sortes de choses m’avait fait naître dans la peau du directeur de l’information d’une grande radio nationale, et s’il m’avait pris la fantaisie, sur mes vieux jours et à quelques semaines de la fin de mon contrat, histoire de rigoler, comme ça, de me payer la tête des auditeurs en affectant de passer pour un con – et d’après Courteline, il paraît que c’est un plaisir de gourmet –, je crois que j’aurais risqué le gag que nous a servi ce cher Yvan Levaï dans sa revue de presse du mardi 5 septembre. À propos d’un article mentionnant l’appartenance d’un certain nombre de ministres français à l’Opus Dei, cette organisation plus ou moins occulte mais très franchement catho-intégriste, créée par Escriva de Balaguer et couvée par Jean-Paul II, il a déclaré tout de go à l’antenne : « Personnellement, je ne sais pas ce que c’est que l’Opus Dei, mais les auditeurs que ça intéresse peuvent toujours se reporter à l’article du journal en question ».

Ça c’est du journalisme, coco ! Et du grand professionnalisme ! Et j’attends avec impatience le prochain gag d’Yvan. Par exemple, il pourrait nous déclarer un prochain matin : « Je ne sais pas qui est président de la République en ce moment, mais les auditeurs que ça intéresse peuvent toujours se mettre à l’écoute de RTL ».

Bref, je le répète, du vrai professionnalisme. Dont relève également ce journaliste de France Inter qui, interrogeant l’onorevole « Honorable », en italien.Giulio Andreotti, ex-ponte de la démocratie chrétienne en Italie et accusé de complicité avec la mafia, lui demanda, dans une interview diffusée le mardi 26 septembre, date de l’ouverture de son procès, s’il préférait la justice des hommes ou la « justice de Dieu » : chacun sait que ce genre de question, qui contient également la réponse que l’interviewé se voit courtoisement invité à donner, constitue l’ABC du métier.

Pas chien, Andreotti fit ce qu’on attendait de lui et donna la bonne réponse. Il devrait passer au Jeu des Mille Francs, la fameuse émission d’Alain Juppé.Rappelons que Juppé, entre autres bavures, avait diminué de mille francs le loyer de son fils, qu’il avait fait loger dans le même immeuble que lui, au 29 rue Jacob, propriété de la Ville de Paris.

Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais je trouve exaltant, comme dans le cas de ces journalistes, d’être environné de gens compétents et qui ne vous tiennent pas pour de la roupie de sansonnet – en français, et à l’intention des éventuels téléspectateurs de TF1 qui nous écoutent parce qu’ils ont la nostalgie des Niouzes : pour de la merde d’oiseau. Rassurant, aussi, de vérifier une fois de plus, à propos de la classe médiatico-politique dans son ensemble – celle des « décideurs », la seule qui compte aujourd’hui, et à laquelle appartiennent évidemment les distributeurs d’info de la pointure de notre ami Levaï –, rassurant, donc, de vérifier en quelle considération elle tient le populo.

Des gens compétents ? Ils foisonnent, pour notre plus grand bonheur ! Tenez, l’autre samedi, je regardais sur la Cinquième chaîne l’intéressante émission de Daniel Schneidermann, Arrêt sur images, qui débute toujours par une critique des programmes télés de la semaine écoulée. Ce jour-là, on avait invité une journaliste professionnelle, dont j’ai heureusement oublié le nom, à commenter une séquence de Télés-Dimanche, l’émission de Michel Denisot sur Canal Plus ; cette séquence montrait une de ses consœurs, qu’on avait envoyée aux aurores se balader du côté de la Maison de la Radio pour tenter d’interviewer Laurent Ruquier sur la suppression de son émission sur TF1, Les Niouzes. Au passage, admirons ce système digne des poupées russes : une émission de télé, celle de la Cinquième, commentant une émission de télé, celle de Canal Plus, commentant une émission de télé, celle de TF1. Cela doit rappeler aux cinéphiles un célèbre film polonais, Le manuscrit trouvé à Saragosse, qui jouait de ce procédé. Mais laissons là le cinéma et revenons à nos moutons, donc à la télévision : Ruquier s’étant montré aussi loquace qu’aurait pu l’être Emmanuelle Laborit si elle avait joué dans Attache-moi Attache-moi est un film de Pedro Almodóvar. Victoria Abril y était ligotée par Antonio Banderas, lequel, amoureux d’elle, la séquestrait. (ben oui : sans les mains, la pauvre...), la porteuse de micro avait tenté de tirer les vers du nez à deux autres personnages que le commentaire ne nommait pas, et dont l’un, pince-sans-rire, avait déclaré à peu près : « On ne peut rien vous dire, sinon on va se faire sucrer nos indemnités de licenciement ! »

Priée par Schneidermann de donner son avis sur ces images poignantes, la critique en question les commenta gravement, ajoutant que ces deux personnages peu bavards étaient sans doute deux techniciens de l’émission de Ruquier qui se retrouvaient ainsi sur le pavé. Cette grande professionnelle de l’audiovisuel était probablement la seule à n’avoir pas reconnu dans ces « deux techniciens » les comédiens François Pirette et Serge Riaboukine, deux ex-piliers de Rien à cirer et des défuntes Niouzes, qu’elle aurait pu voir à l’écran chaque jour de la semaine précédente si elle avait regardé ladite émission... au sujet de laquelle elle se trouvait invitée ce jour-là. À mon avis, TF1 devrait engager cette dame comme reporter ; elle pourrait, par exemple, assurer le compte-rendu du Conseil des Ministres, le mercredi. Devant le ballet de nos Excellences regagnant leurs limousines après le Conseil, elle pourrait ainsi nous expliquer que ce sont les huissiers de l’Élysée rentrant chez eux pour la pause déjeuner. Et Claire Chazal pourrait tranquillement préparer la mise en chantier d’un deuxième mouflet sans avoir à se soucier de son intérim.

Pour rester dans la note, je suis tombé, le 20 septembre, jour où est sorti dans la discrétion la plus totale Le hussard sur le toit n’est, bien sûr, pas sorti « dans la discrétion la plus totale » : ce film a fait l’objet d’un battage publicitaire insensé.le film de Jean-Paul Rappeneau Le hussard sur le toit, je suis tombé, dis-je, dans le « Journal du cinéma » de Canal Plus, sur l’interview du jeune comédien Olivier Martinez, qui tient le premier rôle dans le film en question. La nana intervieweuse, en veine d’originalité, le présentait comme « le beau Olivier Martinez ». Et c’est vrai qu’il est beau, le gaillard ! Si l’on veut bien noter qu’aujourd’hui, pour tenir l’emploi de jeune premier dans le cinéma français, il est fortement conseillé d’avoir le nez cassé, les oreilles décollées, les dents jaunâtres et plantées au petit bonheur, quelques tatouages, et d’exhiber à la télé une barbe de quatre jours, des fringues fauchées aux Puces, des cheveux graisseux et de se présenter la clope au bec, oui, Olivier Martinez est beau, c’est incontestable. Mais pas seulement beau : en plus, il pense ! Ainsi, interrogé sur le rôle qu’il tient dans le film, celui d’un « gentilhomme », il avoue connaître à peine ce mot, ne l’avoir jamais employé avant ce jour, mais, consciencieux, s’être rendu dans un musée pour y « contempler quelques armures » ; après quoi, il avait pu se faire une idée de ce qu’était un gentilhomme. Tout à fait, Olivier ! La méthode mérite de faire école, et j’espère que le cours Florent va s’empresser de l’adopter : à quoi bon, en effet, perdre son temps à lire des trucs aussi chiants que, par exemple, le Don Quichotte de Cervantes, ou même, qui sait, Le bourgeois en armure de Molière ?