Les chroniques imaginaires de "Rien cirer" - Par Jean-Pierre Marquet

Saint Pognon

Mardi 15 novembre 1995

Si, selon le mot de Voltaire, même les astrologues n’ont pas le privilège de se tromper tout le temps, on pourrait en dire autant des télévisions : même les chaînes commerciales ne sauraient produire en permanence de la sous-merde.

Ce préambule pour vous dire que j’ai regardé M6, qui diffusait le dimanche 13 novembre une « soirée Emmanuel(le) ». En effet, avant le film érotique soft de fin de soirée, intitulé La revanche d’Emmanuelle, avec Sylvia Kristel et George Lazenby, un ex-stagiaire du rôle de James Bond qui n’eut pas le bonheur d’être titularisé, il y avait Capital, le magazine du sémillant Emmanuel Chain. Capital est souvent intéressant, et se consacrait ce dimanche à l’Église catholique et à ses rapports avec l’argent. On a pu y voir notamment un reportage sur la ville de Lourdes, rubrique qui offrait au producteur susnommé l’occasion de commettre l’inévitable et donc prévisible bévue journalistique consistant à dire que c’était « la ville où la Vierge était apparue en 1858 », tout comme si cette fable, pieuse mais génératrice de pognon, était un fait incontestable, qu’on puisse mentionner sans le conditionnel de rigueur. Le conditionnel, de toute évidence, les journaleux préfèrent le réserver aux seuls cas où ils risquent un procès avec des vivants égratignés, mécontents de l’être. Bref, un énorme bobard présenté comme un fait avéré. Ou plutôt, DEUX faits avérés : que la mère du Christ soit restée vierge (lisez donc les évangiles avec plus d’attention, comme s’en est donné la peine l’incroyant qui vous parle, vous serez édifiés !), et qu’elle soit apparue à Lourdes. Mais bon, la bourde est des plus courantes dans les médias, mettons cela sur le compte de l’inattention. Car, reconnaissons-le, tout le reste du magazine constituait un remarquable travail d’enquêteur, et ne laissa rien dans l’ombre. Bravo !

Didier Porte a, dès le lendemain, donc hier (ça va, vous suivez ?), repris dans la présente émission le sujet de l’escroquerie lourdaise qui consiste à faire passer de la flotte pour un remède miracle ; je n’y reviens donc pas. En fait, je me suis intéressé plus particulièrement aux relations de l’Église catholique avec l’immobilier, sujet rarement traité, pour ne pas dire jamais, à la télévision du moins. Ainsi, les diverses congrégations catholiques possèdent trois cent vingt-huit immeubles dans la capitale, construits sur des terrains occupant trois pour cent de la superficie de Paris, soit cinq cent mille mètres carrés, deux fois la surface du Vatican. Si tous ces terrains étaient constructibles, ils vaudraient 35 milliards ! On a également appris que le Vatican, en tant qu’État indépendant, possède dans la seule ville de Paris la bagatelle de cinq cents appartements et locaux commerciaux, répartis dans quatorze immeubles de luxe. Et comme le pape sait bien que Dieu n’est pas le seul à pouvoir être loué, il les met évidemment en location au prix du marché. Or nul n’ignore combien les loyers sont bas à Paris...

Quel dommage que le journaliste de M6 n’ait pas mentionné un autre fait, moins connu des Français, mais il faut sortir de chez soi de temps à autre, cher Emmanuel, ça fait du bien aux bronches et parfois à l’esprit : à Rome, le Vatican possède la moitié des terrains sur lesquels sont bâtis les édifices publics de la République italienne, administrations, ministères, ambassades et autres. Ça, la télé ne vous l’a pas appris : quelle chance vous avez de m’avoir !

Bref, on se dit que si Juppé avait eu la bonne idée de louer à Paris un appartement au pape, il aurait eu moins d’ennuis, car en ce domaine règne le secret le plus opaque, et sans doute ad vitam aeternam.

Mais le Vatican en tant qu’État n’est pas le seul gros propriétaire à caractère religieux : l’archevêché de Paris ne se trouve pas, lui non plus, dans la dèche, puisqu’il possède dans la capitale, excusez du peu, quelque quatre-vingts hectares, et en général bien placés, notamment dans le septième arrondissement, le quartier le plus cher et le plus chic de Paris – et aussi le plus emmerdant : pas un seul cinéma ni un seul théâtre dans le coin. Chic et cher, la preuve, c’est précisément dans ce quartier, rue du Bac, que Chirac loue à prix d’ami un appartement de luxe, ce qui ne l’empêche pas, si j’en crois « Le Canard Enchaîné », de continuer à squatter l’Hôtel de Ville, où il réside toujours, au grand dam de Tiberi, son successeur à la Mairie. Et cela, après avoir fait rénover à grands frais les appartements privés de l’Élysée : Bernadette Chirac y voulait absolument une troisième salle à manger (authentique !). Mais ne soyons pas mesquins, rien n’est trop grand pour les Grands.

Pas dans la dèche non plus, les congrégations religieuses domiciliées dans la capitale : le reportage de M6 mentionnait notamment le cas de ces quinze religieuses occupant un hôtel particulier du dix-huitième siècle, dans un quartier où le terrain vaut 50 000 francs le mètre carré, et où pourraient loger cinquante personnes. Les frères de la Charité de Saint-Vincent de Paul, eux, ne possèdent que cent mille mètres carrés : en dialecte catholique, on appelle ça « faire vœu de pauvreté » et « partager avec les déshérités ». À se demander où les dirigeants de l’association Droit Au Logement avaient la tête, lorsqu’ils ont réquisitionné l’immeuble au 7 rue du Dragon. Hé ! Gaillot ! tu ne pouvais pas leur refiler le tuyau ? Tu en aurais profité par la même occasion, mon gaillard, au lieu de croupir dans un minable deux-pièces avec les chiottes sur le palier !

Mais laissons ces broutilles sordides, qui ne concernent que les humains, et voyons un peu comment Dieu lui-même est logé. Ce qui se passe du côté des édifices religieux n’est pas mal non plus.

Il ne vous a pas échappé qu’on a construit ces dernières années une nouvelle cathédrale ultramoderne dans la ville d’Évry, en banlieue parisienne. Construire une cathédrale, ça coûte des sous, et voilà le drame. Comme, depuis 1905, la République française n’a plus le droit de subventionner les religions, l’Église de France a dû se démener pour récolter de la fraîche, et ça n’a pas été sans mal. Mais on a su dénicher un de ces escrocs à la mode, baptisés – le terme convient doublement s’agissant de l’Église – baptisés « communicateurs ». Je rappelle qu’en régime communiste, on fait de la propagande, alors qu’en régime capitaliste, on communique. Ledit communicateur avait notamment pour mission de mettre au point la brochure en quadrichromie sur papier glacé destiné à rameuter le pigeon. Interview de l’escroc – pardon, du communicateur en question : les gens veulent bien cracher au bassinet pour construire une cathédrale, mais ces ploucs ont horreur du moderne, et l’architecte a malheureusement conçu un édifice du genre futuriste. Que faire ? Solution page 38 : mettre l’embargo sur les plans réels de la cathédrale, et coller dans la brochure de belles images des vitraux de la cathédrale de Chartres, qui n’ont rien à voir avec le projet, bien entendu, mais qui « choqueront » moins le public. Je ne suis pas certain qu’en bon français on n’appelle pas cela de la publicité mensongère, mais bon, le truc a fonctionné, les dons ont afflué, et les paroissiens d’Évry ont « leur » cathédrale.

Il serait injuste, d’ailleurs, de ne pas mentionner l’intervention de Jack Lang, toujours présent dans les coups tordus, pourvu qu’ils revêtent un quelconque aspect publicitaire. L’ex-ministre de l’Intelligence et de la Beauté était très désireux d’aider à la construction de la cathédrale d’Évry, mais la loi de 1905 sur la séparation de l’Église et de l’État, à laquelle je viens de faire allusion, le lui interdisait bien sûr. C’était compter sans le génie inventif de Jack, lequel s’est laissé souffler l’idée d’inclure dans la cathédrale un opportun « musée d’art religieux ». Le ministère de la Culture ne peut pas subventionner la construction d’une église, mais d’un musée, oui ! Tout fier de sa trouvaille, Lang nous expliqua qu’il avait pu, ainsi, verser à l’archevêché la modique somme de cinquante millions de francs, ce qu’il appelle modestement « un petit coup de pouce ». À cinq milliards de centimes le coup de pouce, voilà qui met hors de prix le coup de main. Là encore, je ne suis pas certain que l’affaire ne dégage point un délicat parfum de fausse facture ; car, enfin, si un mécréant s’amusait à éplucher les comptes pour séparer ce qui est allé au musée de ce qui est échu à la cathédrale, on pourrait rire un brin. Bien sûr, il faudrait pour cela qu’il y ait des anticléricaux au pouvoir : mais ne tremblons pas, depuis 1905, ce n’est plus jamais arrivé, et n’est pas près de se reproduire. Dieu merci !