Si, selon le mot de Voltaire, même les astrologues nont pas le privilège de se tromper tout le temps, on pourrait en dire autant des télévisions : même les chaînes commerciales ne sauraient produire en permanence de la sous-merde.
Ce préambule pour vous dire que jai regardé M6, qui diffusait le dimanche 13 novembre une « soirée Emmanuel(le) ». En effet, avant le film érotique soft de fin de soirée, intitulé La revanche dEmmanuelle, avec Sylvia Kristel et George Lazenby, un ex-stagiaire du rôle de James Bond qui neut pas le bonheur dêtre titularisé, il y avait Capital, le magazine du sémillant Emmanuel Chain. Capital est souvent intéressant, et se consacrait ce dimanche à lÉglise catholique et à ses rapports avec largent. On a pu y voir notamment un reportage sur la ville de Lourdes, rubrique qui offrait au producteur susnommé loccasion de commettre linévitable et donc prévisible bévue journalistique consistant à dire que cétait « la ville où la Vierge était apparue en 1858 », tout comme si cette fable, pieuse mais génératrice de pognon, était un fait incontestable, quon puisse mentionner sans le conditionnel de rigueur. Le conditionnel, de toute évidence, les journaleux préfèrent le réserver aux seuls cas où ils risquent un procès avec des vivants égratignés, mécontents de lêtre. Bref, un énorme bobard présenté comme un fait avéré. Ou plutôt, DEUX faits avérés : que la mère du Christ soit restée vierge (lisez donc les évangiles avec plus dattention, comme sen est donné la peine lincroyant qui vous parle, vous serez édifiés !), et quelle soit apparue à Lourdes. Mais bon, la bourde est des plus courantes dans les médias, mettons cela sur le compte de linattention. Car, reconnaissons-le, tout le reste du magazine constituait un remarquable travail denquêteur, et ne laissa rien dans lombre. Bravo !
Didier Porte a, dès le lendemain, donc hier (ça va, vous suivez ?), repris dans la présente émission le sujet de lescroquerie lourdaise qui consiste à faire passer de la flotte pour un remède miracle ; je ny reviens donc pas. En fait, je me suis intéressé plus particulièrement aux relations de lÉglise catholique avec limmobilier, sujet rarement traité, pour ne pas dire jamais, à la télévision du moins. Ainsi, les diverses congrégations catholiques possèdent trois cent vingt-huit immeubles dans la capitale, construits sur des terrains occupant trois pour cent de la superficie de Paris, soit cinq cent mille mètres carrés, deux fois la surface du Vatican. Si tous ces terrains étaient constructibles, ils vaudraient 35 milliards ! On a également appris que le Vatican, en tant quÉtat indépendant, possède dans la seule ville de Paris la bagatelle de cinq cents appartements et locaux commerciaux, répartis dans quatorze immeubles de luxe. Et comme le pape sait bien que Dieu nest pas le seul à pouvoir être loué, il les met évidemment en location au prix du marché. Or nul nignore combien les loyers sont bas à Paris...
Quel dommage que le journaliste de M6 nait pas mentionné un autre fait, moins connu des Français, mais il faut sortir de chez soi de temps à autre, cher Emmanuel, ça fait du bien aux bronches et parfois à lesprit : à Rome, le Vatican possède la moitié des terrains sur lesquels sont bâtis les édifices publics de la République italienne, administrations, ministères, ambassades et autres. Ça, la télé ne vous la pas appris : quelle chance vous avez de mavoir !
Bref, on se dit que si Juppé avait eu la bonne idée de louer à Paris un appartement au pape, il aurait eu moins dennuis, car en ce domaine règne le secret le plus opaque, et sans doute ad vitam aeternam.
Mais le Vatican en tant quÉtat nest pas le seul gros propriétaire à caractère religieux : larchevêché de Paris ne se trouve pas, lui non plus, dans la dèche, puisquil possède dans la capitale, excusez du peu, quelque quatre-vingts hectares, et en général bien placés, notamment dans le septième arrondissement, le quartier le plus cher et le plus chic de Paris et aussi le plus emmerdant : pas un seul cinéma ni un seul théâtre dans le coin. Chic et cher, la preuve, cest précisément dans ce quartier, rue du Bac, que Chirac loue à prix dami un appartement de luxe, ce qui ne lempêche pas, si jen crois « Le Canard Enchaîné », de continuer à squatter lHôtel de Ville, où il réside toujours, au grand dam de Tiberi, son successeur à la Mairie. Et cela, après avoir fait rénover à grands frais les appartements privés de lÉlysée : Bernadette Chirac y voulait absolument une troisième salle à manger (authentique !). Mais ne soyons pas mesquins, rien nest trop grand pour les Grands.
Pas dans la dèche non plus, les congrégations religieuses domiciliées dans la capitale : le reportage de M6 mentionnait notamment le cas de ces quinze religieuses occupant un hôtel particulier du dix-huitième siècle, dans un quartier où le terrain vaut 50 000 francs le mètre carré, et où pourraient loger cinquante personnes. Les frères de la Charité de Saint-Vincent de Paul, eux, ne possèdent que cent mille mètres carrés : en dialecte catholique, on appelle ça « faire vu de pauvreté » et « partager avec les déshérités ». À se demander où les dirigeants de lassociation Droit Au Logement avaient la tête, lorsquils ont réquisitionné limmeuble au 7 rue du Dragon. Hé ! Gaillot ! tu ne pouvais pas leur refiler le tuyau ? Tu en aurais profité par la même occasion, mon gaillard, au lieu de croupir dans un minable deux-pièces avec les chiottes sur le palier !
Mais laissons ces broutilles sordides, qui ne concernent que les humains, et voyons un peu comment Dieu lui-même est logé. Ce qui se passe du côté des édifices religieux nest pas mal non plus.
Il ne vous a pas échappé quon a construit ces dernières années une nouvelle cathédrale ultramoderne dans la ville dÉvry, en banlieue parisienne. Construire une cathédrale, ça coûte des sous, et voilà le drame. Comme, depuis 1905, la République française na plus le droit de subventionner les religions, lÉglise de France a dû se démener pour récolter de la fraîche, et ça na pas été sans mal. Mais on a su dénicher un de ces escrocs à la mode, baptisés – le terme convient doublement sagissant de lÉglise – baptisés « communicateurs ». Je rappelle quen régime communiste, on fait de la propagande, alors quen régime capitaliste, on communique. Ledit communicateur avait notamment pour mission de mettre au point la brochure en quadrichromie sur papier glacé destiné à rameuter le pigeon. Interview de lescroc pardon, du communicateur en question : les gens veulent bien cracher au bassinet pour construire une cathédrale, mais ces ploucs ont horreur du moderne, et larchitecte a malheureusement conçu un édifice du genre futuriste. Que faire ? Solution page 38 : mettre lembargo sur les plans réels de la cathédrale, et coller dans la brochure de belles images des vitraux de la cathédrale de Chartres, qui nont rien à voir avec le projet, bien entendu, mais qui « choqueront » moins le public. Je ne suis pas certain quen bon français on nappelle pas cela de la publicité mensongère, mais bon, le truc a fonctionné, les dons ont afflué, et les paroissiens dÉvry ont « leur » cathédrale.
Il serait injuste, dailleurs, de ne pas mentionner lintervention de Jack Lang, toujours présent dans les coups tordus, pourvu quils revêtent un quelconque aspect publicitaire. Lex-ministre de lIntelligence et de la Beauté était très désireux daider à la construction de la cathédrale dÉvry, mais la loi de 1905 sur la séparation de lÉglise et de lÉtat, à laquelle je viens de faire allusion, le lui interdisait bien sûr. Cétait compter sans le génie inventif de Jack, lequel sest laissé souffler lidée dinclure dans la cathédrale un opportun « musée dart religieux ». Le ministère de la Culture ne peut pas subventionner la construction dune église, mais dun musée, oui ! Tout fier de sa trouvaille, Lang nous expliqua quil avait pu, ainsi, verser à larchevêché la modique somme de cinquante millions de francs, ce quil appelle modestement « un petit coup de pouce ». À cinq milliards de centimes le coup de pouce, voilà qui met hors de prix le coup de main. Là encore, je ne suis pas certain que laffaire ne dégage point un délicat parfum de fausse facture ; car, enfin, si un mécréant samusait à éplucher les comptes pour séparer ce qui est allé au musée de ce qui est échu à la cathédrale, on pourrait rire un brin. Bien sûr, il faudrait pour cela quil y ait des anticléricaux au pouvoir : mais ne tremblons pas, depuis 1905, ce nest plus jamais arrivé, et nest pas près de se reproduire. Dieu merci !