Les chroniques imaginaires de "Rien ŕ cirer" - Par Jean-Pierre Marquet

Poil au ciné !

Jeudi 20 avril 1995

Or donc, avant-hier aux aurores, mon vénéré chef ici présent m’a enjoint de regarder la télé à votre place le lendemain – c’est-à-dire hier (ça va, vous suivez ?). De sorte que, au jour dit, sur le coup de dix heures et demie du matin, et n’écoutant que ma conscience professionnelle, je me suis acheminé, peinard, vers le quartier des Halles, où j’ai cherché… un cinéma qui passerait un film potable.

Oui, faut que je vous dise, j’ai l’habitude d’aller au cinéma le matin. À la première séance de la journée, en général, les salles sont presque désertes, et j’adore m’installer dans l’un des premiers rangs, pas trop loin de l’écran, afin d’avoir la rangée pour moi tout seul. Le pied ! Parfois même, il m’est arrivé le bol extraordinaire d’être seul dans la salle. Comme un exploitant de cinéma n’a pas le droit de supprimer une séance dès lors qu’elle est annoncée, quelle jouissance à l’idée qu’on emmerde un projectionniste en le forçant à bosser, quand il pourrait se tourner les pouces comme Raymond Barre à l’Assemblée !

Pour dire la vérité, ce petit plaisir que je me donnais parfois appartient au passé : depuis que les cinémas donnent dans le genre « multisalles », que les projecteurs sont automatiques, et qu’on ne change plus les bobines à la main toutes les vingt minutes, ma jouissance est beaucoup moins grande ; qu’il y ait ou non des spectateurs, le projectionniste, de toute façon, s’en bat l’œil, il voit à peine la différence. Il ne la voit même pas du tout, si j’en juge par les incidents de projection, bande sonore inaudible ou tonitruante, image floue, sautillante, décadrée, voire absente quand la pellicule casse – incidents pour lesquels le spectateur n’a d’autre ressource que d’aller pleurer à la caisse, où l’on vous promet invariablement de faire le nécessaire dès qu’on aura retrouvé l’intéressé (intéressé, tu parles ! Ces types-là détestent le cinéma) ; puisque, neuf fois sur dix, le responsable n’est pas dans sa cabine, mais en train de sauter l’ouvreuse dans le réduit où ils remisent la confiserie et autres saloperies de l’entracte. (Je sais de quoi je parle, ma sœur est ouvreuse au Rex)

À ce propos, je voudrais bien qu’on m’explique un jour pourquoi les gens éprouvent le besoin de bouffer des sucreries au cinéma. La question est double : pourquoi manger dans une salle de spectacle, et pourquoi des sucreries ? Pourquoi pas des merguez ? Au moins, on ne les enveloppe pas dans ces horripilants sachets en papier que froisse tout au long du film l’inévitable connard – ou la conne, ne soyons pas sexiste – qui aurait mieux fait de se sustenter à domicile au lieu de venir bâfrer en public. Est-ce que je pisse entre les rangées de fauteuil quand une envie me vient, moi ?

Ah oui, vous allez me rétorquer qu’absorber de la nourriture et se délester du produit final, ça fait deux. Je vous répondrai que ça n’est pas aussi tranché, et que des esprits libres (pas vous, je le sens, bande de nases) se sont interrogés sur cette question capitale. Ainsi, naguère, Frédéric Dard avait conçu l’idée d’une société où il serait de bon ton d’inviter ses amis, non pas pour dîner ensemble, mais pour déféquer ensemble. C’était dans l’un de ses San-Antonio, naturellement. Quoi ? Vous récusez Frédéric Dard comme un plaisantin qu’on ne peut prendre au sérieux ? Alors, laissez-moi vous rappeler que le grand cinéaste espagnol Luis Buñuel, un classique que plus personne ne conteste, lui, a inséré cette scène, que les esprits étroits jugeraient incongrue, dans l’un de ses films, Le fantôme de la liberté, avec la complicité active et probablement goguenarde de son scénariste, l’honorable Jean-Claude Carrière, un gars bien sous tous rapports puisque, non content d’être pote avec le Dalaï-Lama, il dirige la FEMIS, l’école nationale du cinéma : des références, non ? Bref, au début de cette inoubliable pelloche, une bande de bourgeois s’asseyait autour d’une table sur laquelle les couverts avaient été remplacés par des rouleaux de papier cul, et les chaises étaient des trônes de W.C. ! Quant à la conversation, elle ne roulait pas sur la gastronomie, mais sur la quantité de… matière produite annuellement dans l’ensemble de la nation. Un sujet bien intéressant, que Le Droit de Savoir devrait reprendre à son compte : à TF1, ils sont bien placés, la doc ne doit pas manquer.

En tout cas, Buñuel et Carrière, tout comme Frédéric Dard, avaient osé, avec plus d’audace qu’Elkabbach. Et cette référence imparable (les cons disent « incontournable ») me permet de conclure définitivement que manger et chier, sur le plan des relations sociales, ça se vaut. Inutile donc de m’inviter à dîner, vous seriez déçus par mon manque d’appétit.

Pour en revenir aux cabines de projection désormais automatiques des cinémas et aux projectionnistes qui les hantent, il s’est fait rare, le plaisir de rétorquer à l’un de ces gougnafiers, qui me demande d’un air mielleux si par hasard je n’accepterais pas de renoncer à voir le film « pour cette fois » et de revenir à un autre moment de la journée, que pas question, j’ai payé ma place, je viens d’une lointaine banlieue rien que pour voir le film en question, et que le règlement c’est le règlement. Non mais, Trouduc, tu m’as regardé en face ? Appelle-moi « LéonL’assonance fâcheuse dont souffre ce prénom, et qui lui vaut une rime infâme, l’a rendu impopulaire. Or, ça n’a pas toujours été le cas. Mais qui sait encore que le véritable nom du charmant Chérubin, dans Le Mariage de Figaro, était Léon d’Astorga ? », tant que tu y es !

Bref, hier, je suis allé au cinoche. M’abandonnant à ma pente naturelle qui m’incite à préférer les cinémas de pays les plus lointains possible, à la seule condition qu’ils ne soient pas japonais (quelle usine à merde, pour rester dans la note fécale, que le cinéma japonais ! Bien la peine d’être, à ce qu’on prétend, aussi intelligents, pour produire de pareilles conneries), j’avais choisi un film d’un réalisateur chinois (de Hongkong) dont on parle beaucoup actuellement, un certain John Woo. Son film s’appelle The killer. La pub, notez-le en passant, omet soigneusement de mentionner que le film est ancien, et que le réalisateur, depuis, s’est fait avaler tout cru par le fric, comme bien d’autres avant lui : si vous avez suivi la carrière d’Almódovar, par exemple, un mec qui a débuté avec la bouillonnante movida madrilène pour finir chez Bouygues, ce que jamais Buñuel n’aurait fait, vous comprenez ce que je veux dire. Même remarque pour Paul Verhoeven et son Merdic Instinct (oui, je dis « instinct » à la française. « Basic inn’stinn’cte », mille regrets, c’est imprononçable. Mais pute borgne, pourquoi ils ne traduisent pas les titres, ces ploucs ? Instinct primaire, c’était trop compliqué ?).

The killer, donc, a le mérite d’être simple, et je ne vais pas jouer les pucelles comme ils font à France Inter, dans Le Masque et la Plume, où le comble de l’audace consisterait à « raconter la fin », ce que bien entendu on ne doit JAMAIS faire, qu’y disent. Pour moi, c’est pareil avec les surgelés que j’achète chez Franprix, je ne regarde jamais l’étiquette avant de les placer dans mon frigo. Ici, je veux dire dans The killer, un tueur à gages est recherché par la police, mais le flic qui le traque finit par le prendre en amitié. Logique, on voit ça tous les jours. Cette amitié ne le sauvera pas, car le tout se termine en carnage, et le méchant meurt, pleuré par le bon (enfin, je simplifie les caractères, mais pas trop).

Bien, on a visionné ça cinquante ou cent fois, y compris chez Jean-Pierre Melville, un précurseur de la Nouvelle Vague dont le nom est un peu tombé dans l’oubli, et que les truands fascinaient. Je vous passe donc les pistolets qui tirent quatre-vingt-douze balles d’affilée, et sans recharger, les hectares de vitres qui volent en éclats, les hectolitres de raisiné qui vous giclent à la gueule, et les sauts en hauteur de performance olympique auxquels se livrent les cascadeurs chaque fois que l’un d’eux réceptionne la totalité d’un projectile dans le buffet Henri II. Le western spaghetti, c’était déjà ça. Curieux : à l’époque d’Humphrey Bogart, lorsqu’un personnage se morflait une bastos, il se contentait de s’écrouler sur la moquette, gentiment et sans tapage, et conformément aux lois de la physique ; C’est facile à vérifier, pour peu qu’on ait une arme. Tirez au pistolet sur une bouteille, par exemple : la bouteille vole en éclats, mais reste sur place et ne vacille même pas sur sa base. Elle n’effectue pas un saut de plusieurs mètres en arrière ! À la vitesse de la balle, le choc n’est plus une simple bousculade, et l’impact est perforant. Phénomène identique si l’on fait feu sur un être humain, bien entendu.on n’avait pas besoin, ensuite, de téléphoner aux Galeries Barbès pour renouveler le mobilier.

Bref, j’aurais pris un certain plaisir à savourer un film gentiment débile, si un détail n’était pas venu tout foutre par terre. Je préfère donc vous avertir, car je ne dois pas être le seul à me laisser distraire par ce genre de truc. Vous me remercierez ensuite, je vous fais économiser quarante balles.

Figurez-vous, c’est capital, que l’acteur qui jouait le méchant avait sur la joue droite un grain de beauté. Pas grave, me direz-vous, c’est pareil chez De Niro, il a un grain de beauté sur la tronche, ça ne l’empêche pas d’être un acteur génial. Et Romane Bohringer, ajouterez-vous ? Franchement, son naevus pile-poil sous l’œil, tu ne trouves pas que ça s’harmonise vachement bien avec son strabisme convergent ? Tu ne vas pas nous faire trois minutes sur ça, eh, Ducon ?

Je vous répondrai que telle n’était pas mon intention, et que, quand bien même, ça n’est pas une raison pour m’appeler « Ducon » ! Et vous avez oublié la collection de verrues qui fait ressembler au ventre d’une truie le visage de Robert Redford. Poursuivons.

Non seulement le mec avait un grain de beauté, mais ce grain de beauté se trouvait agrémenté, si on peut dire, d’un poil. Mais un poil ! Au moins quatre centimètres de long, raide, noir, rebelle. Hideux. Du coup, et jusqu’à la fin du film, je n’ai plus vu que ce poil. Mais Bon Dieu de bois, qu’est-ce que ce poil venait faire dans cette histoire – qui sans ça, aurait pu être au poil ? (Il y a des fois où j’ai honte d’écrire des conneries pareilles…)

Sans blague, ils n’ont pas de maquilleuse, dans les studios de Hongkong, ou alors elles ont toutes un poil dans la main ? Personne, sur le plateau, n’a pensé à suggérer qu’on pouvait, je ne sais pas, moi, le couper, l’épiler, le dissimuler ? Ça fait mal, l’amputation d’un poil sur la joue ? Ça porte malheur, peut-être (ils sont superstitieux, les Chinois) ?

Si vous avez la clé du mystère, n’hésitez pas à me contacter…

Bon, qu’ajouter à ce compte-rendu scrupuleux et détaillé d’un film à succès ? Je ne vois vraiment pas, je pense avoir fait le tour de la question. Ah oui ! J’étais censé parler d’une soirée de télévision. Mais justement, comme The killer est exactement le genre de film qui passe régulièrement sur Arte, et que de savants calculs me permettent de prévoir qu’il y sera programmé d’ici à une paire d’années, je viens donc de vous raconter une soirée télé de dans deux ans. Putain, deux ans ! (On ne vous l’avait jamais faite, celle-là)

Allez, dites-moi merci, et la prochaine fois je vous décrirai par le menu les programmes de Noël et du 31 décembre 2000 : ce sera très fin de siècle.