Les chroniques imaginaires de "Rien cirer" - Par Jean-Pierre Marquet

Revue de la semaine

Samedi 3 décembre 1994

Jeudi (Oui, ma semaine commence le jeudi, pourquoi pas ?)

À l’occasion du lancement d’une nouvelle ligne de vêtements, le couturier Jean-Paul Gaultier avait créé un nouveau logo. Or, on vient d’apprendre qu’il avait purement et simplement copié celui de Jean Patou, autre couturier, quoique moins tapageusement répandu dans les médias. Contrairement à l’usage prudent que les journalistes font du conditionnel, je dis bien « avait copié », et non « aurait copié », car le plagiat est avéré, Jean-Paul Gaultier ayant été, pour ce délit, condamné en justice. Cette petite plaisanterie lui coûte ainsi dix briques. On ne réclamera pas la mort du pécheur, mais tout de même ! Voilà des gens qu’on voit s’agiter tels des malades pour nous faire gober qu’ils sont des « créatifs » (ou des « créateurs », choisissez), alors qu’en fait ils se contentent souvent de piquer les idées des autres, comme de vulgaires publicitaires, eux aussi pillards avérés. Et la crainte me prend qu’un de ces jours, on nous annonce que Charles Trenet prenait son inspiration chez les paroliers des Musclés, ou que David Copperfield, (il ne faut pas craindre le ridicule, pour prendre un tel pseudo ! Est-ce que je me fais appeler « Oliver Twist » ?), que David Copperfield, dis-je, le bateleur qui tente de se faire passer pour un magicien, avait piqué tous ses trucs à Robert Houdin.

Le même jour : dur comme fer, on croyait que les Japonais étaient des as du big business ; il se révèle que souvent, au contraire, ils font figure de charlots. En 1989, la firme Sony, dont le président fondateur vient juste de partir à la retraite, sans doute une simple coïncidence, avait racheté les studios de cinéma de la Columbia, à Hollywood, pour la modique somme de 3,4 milliards de dollars. Aujourd’hui, on apprend que, depuis ce rachat, la Columbia japonaise a écopé de quelques procès et perdu 3,1 milliards de dollars. Vite, un Sonython !

Samedi

La seule lettre d’amour qu’ait écrite, de toute sa vie, l’écrivain Alain-Fournier, l’auteur du Grand Meaulnes, est vendue aux enchères à Londres. Elle était adressée à, je cite, « Ma première Yvonne ». En effet, cet écrivain aurait aimé dans sa vie deux femmes prénommées Yvonne. Bon, penserez-vous, c’était son droit. Après tout, j’ai bien eu deux Fanny dans ma vie : une petite amie fana de pétanque, et une chienne épagneule.

Mais je ne sais si vous voyez ce que cela implique, et j’espère qu’un futur biographe nous éclairera là-dessus. Car, soit Alain-Fournier ne connaissait pas encore la seconde Yvonne au moment où il écrivait à la première, et l’on doit, dans ce cas, en déduire que, faute d’avoir pu rencontrer notre grande amie Élizabeth Teissier, il avait des qualités de voyant extralucide pour qualifier de « première » la première. Soit il avait déjà fait la connaissance du numéro 2 lorsqu’il écrivait au numéro 1, et le seul écrivain post-romantique du vingtième siècle, PPDA mis à part, s’avère ainsi être un fameux faux-cul !

Dimanche

Un wagon contenant du chlorure de vinyle s’étant renversé en gare de triage d’Avignon, il est nécessaire de transvaser son contenu, opération qui présente de tels dangers pour la population qu’on a dû évacuer tout le quartier dès six heures du matin. Entendu à la radio les appels par haut-parleur adressés aux habitants, leur demandant de « prendre les précautions habituelles ».

Profondément ignare, je ne savais pas, vous non plus sans doute, qu’il y avait une habitude déjà instaurée en ce domaine. Je suis heureux de l’apprendre. À l’avenir, je me montrerai moins distrait.

Et je suis certain que le jour où la première centrale nucléaire française nous tchernobylera dans la gueule, il se trouvera une autorité quelconque, maire, préfet, ministre, pour nous dire « Mesdames-messieurs, ne vous affolez pas, faites comme d’habitude dans ces cas-là ». Patience, on y arrive à grands pas. En attendant, je ne sais pas pourquoi cette histoire me rappelle 1984, le roman terrifiant de George Orwell. On y racontait notamment que, le dictateur « Big Brother » ayant ramené à 150 grammes par personne et par semaine la ration de chocolat attribuée à la population, le journal télévisé du soir faisait état des remerciements du peuple au Père de la Patrie pour avoir porté la ration à 150 grammes. Vous ne voyez pas le rapport ? Moi non plus !

Lundi

Balladur s’exprime à TF1, où il est invité pour la quatorzième fois depuis qu’il est Premier ministre. « Ce qu’attendent les Français, c’est d’être rassurés », déclare-t-il à PPD. Lequel, dans la lune comme tous les grands poètes, je ne vois pas d’autre explication, ne bronche pas. Tiens donc, tu m’étonnes ! Si, autrefois, la censure était surnommée « Anastasie », l’autocensure aujourd’hui se rebaptise « anesthésie ». Être né à Smyrne, c’est bien le seul point commun de Balladur avec Homère, et si Marylin Monroe avait tourné dans Sept ans de réflexion, avec lui, en cas de dérapage dans les urnes en mai prochain, on est partis pour sept ans de roupillon.

Je sais, vous vous dites qu’en attendant, le mal gagne les radios-télés, d’où, sans doute, la difficulté de trouver un journaliste capable de poser aux hommes politiques les bonnes questions (Anne Gaillard, reviens !) et de ne pas lâcher le morceau avant d’en avoir obtenu une réponse, comme cela se pratique aux États-Unis. Eh bien, je ne suis pas d’accord ! Si par malheur une telle révolution se produisait dans notre pays, nous serions obligés, nous électeurs, d’élire des dirigeants capables de répondre. C’est trop demander.

Par conséquent, cessons de rêver qu’un de nos journaleux, un beau jour, rétorque au successeur de Nounours : « Mille regrets, Monseigneur, mais ce qu’attendent les Français, ce n’est pas un supplément à leur ration quotidienne de tranquillisants – ils en battent déjà le record de la consommation –, c’est surtout un gouvernement honnête et des ministres qui travaillent. »

Comment expliquer, en effet, et ce n’est qu’un exemple, le nombre surprenant d’Excellences qui trouvent le temps, non seulement d’aller pérorer dans les radios ou se pavaner dans les télés, mais aussi de publier, et peut-être même d’écrire des livres ? Dernier en date, François Bayrou, pourtant ministre de l’Éducation nationale, poste qui ne passe pas habituellement pour une sinécure, et qui vient de sortir un livre sur Henri IV, aussitôt couronné (le livre, pas Henri IV) par un prix littéraire, décerné au « meilleur livre de l’année consacré à un roi de France » – il ne doit pas y en avoir beaucoup plus d’un par an, ce qui facilite la sélection –, décerné, donc, par un jury que présidait la comtesse de Paris ! (Sûrement pas de la merde, son bouquin).

Eh oui, on croyait, mais on avait tort, que le boulot de ministre était assez absorbant ; et d’ailleurs, on ne peut pas lire une interview d’un des princes qui nous gouvernent sans noter leur regret de n’avoir plus de vie privée, faute de temps. Comme il est impossible de soupçonner un membre du gouvernement d’employer des nègres, bien obligé de conclure qu’on se gourait ! Alors, cherchez l’erreur !

Le même jour : un médecin colonel de l’Armée israélienne vivait son homosexualité, tout naturellement et sans se cacher, avec un jeune homme de 28 ans prénommé Adir. Ce mode de vie n’entamait en rien l’admiration et la considération que lui valaient, semble-t-il, du simple soldat jusqu’au Premier ministre, son dévouement et sa compétence. Jusqu’ici, tout baigne.

Ce médecin vient de mourir, et son compagnon exige aujourd’hui que l’Armée lui verse la pension qu’on attribue d’ordinaire aux conjoints survivants. La loi israélienne, en effet, n’exige pas, pour les pensions de réversion, que les couples soient mariés, et, coup de bol, elle a oublié de préciser qu’ils devaient être hétérosexuels. Adir a donc quelques chances que la Cour Suprême d’Israël lui donne raison.

Naturellement, au Parlement, les députés religieux et d’extrême droite (pardon pour le pléonasme !) hurlent au scandale, et rappellent que la Torah, c’est-à-dire l’ensemble des textes bibliques qui fondent la religion juive, prescrit la peine de mort envers les homosexuels. Rien que ça ! Décidément, les curés sont les mêmes partout, quelle que soit la secte Épilogue de l’affaire : le dimanche 12 janvier 1997, on apprenait qu’Adir avait gagné son procès ; il aura sa pension de réversion. L’affaire traînait depuis dix ans. Vive la Justice israélienne quand même !qui les emploie.

Aussi, amis auditeurs, si vous voulez faire chier ces cons, suivez donc le conseil que donnaient naguère Font et Val dans une de leurs chansons, qu’ils ont d’ailleurs chantée naguère, près d’ici, dans le studio voisinAu Tribunal des Flagrants Délires, « procès » d’Henri Verneuil, auquel j’assistais. Mais la chanson a été coupée lors du passage à l’antenne, le lundi 13 septembre 1982 : l’enregistrement était trop long ! : « Soyez pédés ! »

Mardi

Ça y est, le sympathique trio qui a expédié ad patres Chapour Bakhtiar, cet ancien Premier ministre iranien réfugié chez nous et que les ayatollahs avaient condamné à mort, a enfin été jugé ; l’un des membres du commando écope de perpète, l’autre de dix ans de réclusion. Surprise, le troisième est acquitté. Autre divine surprise : ce serait le neveu du Président iranien Rafsandjani. On annonce d’ailleurs que ce neveu irréprochable sera immédiatement expulsé. Bon.

Dans votre naïveté qui n’a d’égale que la mienne, amis invisibles, vous vous posez peut-être quelques questions. Ça tombe bien, moi aussi. Posons-nous les ensemble.

Première question : pourquoi l’accusé a-t-il été acquitté par la Cour d’Assises ? Réponse évidente : parce qu’il était totalement innocent ! En France, je ne connais aucune autre possibilité. Non mais, où avez-vous vu qu’un coupable ait jamais échappé à la Justice, dans notre beau pays ? Où l’on a plutôt tendance à suivre l’autre voie : expédier au trou les innocents, pour peu qu’ils aient le tort d’être un peu basanés ; quand on ne leur coupe pas la tête pour leur apprendre à être bien poli avec le juge, comme, en 1976, ce fut le cas de ce pauvre Christian Ranucci, Pour le meurtre absolument pas prouvé d’une petite fille. C’est la fameuse « affaire du pull-over rouge ». Le dernier guillotiné, en septembre 1977, fut un Arabe, Hamida Djandoubi, tortionnaire et assassin d’une jeune femme. le dernier guillotiné cent pour cent français « de souche » de la République – innocent mais, pour son malheur, trop arrogant à l’audience.

Deuxième question : pourquoi l’innocenté sera-t-il expulsé ? Réponse non moins évidente : parce qu’on avait quelque chose à lui reprocher. Quoi ? Mystère. Du moins, souvenez-vous que le gouvernement dont Charles Pasqua est le plus beau fleuron n’a pas l’habitude d’expulser n’importe qui : il faut au moins être étranger ET chômeur, ou dépourvu de papiers, ou sans domicile.

Comment, « ça ne pouvait pas être le cas du neveu de Rafsandjani » ? J’veux pas l’savoir ! Circulez, y a rien à voir !