Les chroniques imaginaires de "Rien cirer" - Par Jean-Pierre Marquet

C’est Schick !

Lundi 2 octobre 1995

Avant d’en venir au sujet qui me préoccupe (quoique fort peu, pour ne rien vous cacher), sachez que j’ai regardé Arte l’autre soir. On y commémorait en effet le quarantième anniversaire de la mort de James Dean, et la chaîne avait choisi d’exhumer son dernier film, Géant, avec Elizabeth Taylor et Rock Hudson. Je m’empresse de dire que je me fous de James Dean, et que je m’en foutais déjà lorsqu’il se cassa la margoulette au volant d’une Porsche, l’année de mes quatorze ans. Mon idole, à cet âge, c’était Einstein, mort la même année. Si James Dean avait eu seulement le dixième du talent et du charme ravageur de River Phoenix, mort aussi tragiquement et encore plus jeune, il aurait pu commencer à m’intéresser, mais bon.

Revenons au film en question, dont le principal intérêt est d’avoir été l’ancêtre d’une tapée d’opéras-savonnettes (in french : « soap operas »), du type Dallas ou Dynastie, lesquels n’ont pas fini de nous enchanter. Eh bien, un grand bravo pour le triple exploit d’Arte, laquelle annonçait une durée de trois heures pour ce film qui en faisait bien davantage (les collectionneurs de films en vidéo, comme ma pomme, qui avaient lancé leur magnétoscope, ont été ravis de louper la fin), laissé le logo de la chaîne à l’écran sur toute la durée de la pelloche, histoire d’améliorer les images, et qui a diffusé la version française ! Autrement dit, c’est la doublure de Jimmy Dean qui s’y faisait entendre, et non l’idole en personne. Le jour où l’on réalisera un film sur Ella Fitzgerald, faudra surtout pas oublier de la faire doubler par Nicole Croisille. Déjà, Arte s’est mise, en douce, à passer de la pub (pour Lufhansa, pour la Cinquième, pour France Culture, et pour la FNAC, prétendu « agitateur culturel » depuis au moins la mort de James Dean, justement) ; encore un effort, et elle en viendra à nous gratifier du genre d’émission dont je vais vous dire un mot à présent.

Mais qu’est-ce qu’ils ont tous, les petits travailleurs de France Inter, à vouloir émigrer sur TF1 ? Voyez Isabelle Motrot, la délicieuse Isabelle, que j’aime tant, qui a passé les quatre dernières années à se foutre avec talent de la télé commerciale, et qui laisse tout tomber pour aller faire de la figuration chez Bouygues, où la charrette de l’audimat la ramasse – avec quelques autres que je ne nomme pas pour ne point faire de peine à Laurent Ruquier – au bout de la première semaine. Pourtant, sauf erreur, Thierry Ardisson, Thierry Ardisson était le producteur des Niouzes, l’éphémère émission de Ruquier sur TF1. le producteur des Niouzes, n’avait rien d’une sirène.

Aujourd’hui, c’est Daniel Schick, l’interviewer retors du dimanche à midi sur France Inter, qui s’en va faire l’agité à Télé-Poubelle. Son émission s’appelle Maman va adorer. Pourquoi Daniel Schick, se demanderont certains ? Eh bien, à mon avis, Alain Gillette-Pétré et Claude-Jean Philips n’étaient pas libres : du coup, vu le côté rasoir de l’émission, la conceptrice de l’émission, Dominique Cantien, à la recherche d’un troisième couteau, ne pouvait que se rabattre sur un nommé Schick !

Je ne sais pas quels sont les goûts de votre maman, pour la supposer capable d’adorer ça, cher Daniel Schick, et d’ailleurs je m’en tape. Mais, si l’on en croit votre âge tendre, peut-être fait-elle partie de ces ménagères de moins de cinquante ans dont Télé-Mougeotte a fait sa cible. Néanmoins, si j’en crois ce que j’ai vu samedi soir, elle risque, la prochaine fois, de vous être infidèle et de délaisser le rasoir pour en revenir à la Brosse à dents de Nagui, que votre spectacle a vainement tenté de concurrencer : même public chauffé à blanc, même sélection de familles « choisies au hasard dans le public » (et qu’on est allé filmer « au hasard », chez elles, avant l’émission), mêmes épreuves bidons, mêmes récompenses sous forme de voyages au soleil, votre équipe de concepteurs ne s’est pas fait une entorse au cervelet.

À propos de voyages, j’ai noté une curiosité, que je livre aux scrupuleux exégètes de la muflerie, accablés de boulot depuis que TF1 déverse ses... produits, soyons courtois, sur les ondes hertziennes : les familles soumises aux épreuves de Daniel Schick sont toutes composées de quatre personnes, mais on ne leur offre en finale que des voyages pour deux. Zizanie garantie au moment de sélectionner celles qui partiront et celles qui resteront dans leur pavillon de banlieue !

Ce côté pagaille dans les ménages était peut-être involontaire, mais tout de même, c’est troublant, car l’émission avait un petit air gay pas vraiment familial, si vous voyez ce que je veux dire. En tout cas, elle ne visait certainement pas un public masculin ET hétérosexuel. Outre le look mignon tout plein de l’animateur, faut dire que la présence de Marie-Pierre Casey en faire-valoir féminin avait de quoi éveiller comme un doute. Où sont passées Lova Moor et Amanda Lear ? Certes, j’avoue être fan de Marie-Pierre Casey, mais enfin, à ce jour, le seul rôle qu’elle puisse encore jouer, c’est celui de Jeanne Calment. En supplément, on avait adjoint à ladite Marie-Pierre quatre boys des plus gironds qui l’escortaient en permanence, les petits veinards, et on avait invité, soi-disant pour régler un défilé de mode un peu bricolé, un certain Jay Alexander, superbe garçon noir, haut de taille, mince et juvénile, dont la démarche androgyne, tout en déhanchement, a dû provoquer des émeutes, ce soir-là, du côté de la rue Sainte-Croix de la Bretonnerie. La rue Sainte-Croix de la Bretonnerie, dans le quatrième arrondissement de Paris, est un quartier très gay.Renseignements pris, le Jay en question a naguère décroché un prix destiné à récompenser un mannequin féminin, prix qu’il n’a pas cru devoir refuser.

Je vous le dis : ils sont partout !