Les chroniques imaginaires de "Rien cirer" - Par Jean-Pierre Marquet

Simone Veil

Mercredi 8 février 1995

Chère Simone, ou plutôt, chère madame Veil, je suis très heureux de vous rencontrer aujourd’hui. Un peu choqué, bien sûr, mais… Euh… pardon, excusez-moi, je crois que je me suis trompé. Oui, j’ai pris sans le vouloir le papier de Chraz. Chraz commençait toutes ses interventions par cette phrase à l’adresse de l’invité : « Je suis très heureux de vous rencontrer. Un peu choqué aussi, bien sûr... »Je me disais, bizarre, c’est meilleur que d’habitude.

Bon, je reprends.

Chère madame, avouons-le, il m’est très difficile, surtout après avoir relu votre dossier de presse, de vous balancer les vannes qu’ici nous avons coutume de réserver à ceux de nos invités dont la tronche ne nous revient pas – antipathie, je le précise tout de suite, n’ayant rien à voir avec leur aspect physique. Si vous n’êtes pas convaincue, vous pourrez d’ailleurs vous le faire confirmer au siège de notre fan-club, dont la permanence est tenue à tour de rôle par nos grandes amies Arielle Dombasle, L’épouse de Bernard-Henri Lévy n’a guère apprécié la mise en boîte, d’ailleurs peu féroce, dont elle a fait l’objet lorsqu’elle vint à l’émission. Élizabeth Teissier, Valérie Kaprisky et Tabatha Cash. Pour ma part, soit dit entre parenthèses, je ne plaisante jamais sur le physique des gens. Par crainte, disent gentiment mes camarades, des inévitables retours de bâton. Fin de la parenthèse.

Nos routes respectives, Madame, se croisent aujourd’hui pour la première et sans doute dernière fois. Cependant, je vous connais bien, et cela, depuis ma tendre enfance. Étonnement de votre part ! Pourtant, si. Tout petit déjà, et comme la plupart des enfants, j’occupais une partie de mes loisirs d’été à la lecture des bandes dessinées, qui allaient de Tarzan à Robin des Bois, en passant par Big Bill le Casseur ou Gus et Gaétan, un peu oubliés aujourd’hui. Mais je réservais une place à part à Pim-Pam-Poum, qui contait les méfaits d’un duo d’affreux jojos, dont l’un se nommait Pam (rien à voir avec la pouf de Dallas dont TF1 nous re-gratifie) et l’autre Poum, une paire de chenapans qui semaient joyeusement la zone chez les adultes ; lesquels, représentés par le Capitaine, l’Astronome, et leur propre maman du nom de Pim, se vengeaient invariablement des tours pendables que leur jouaient ces deux garnements en leur administrant une fessée qui constituait la conclusion obligée de chaque épisode.

Oui, j’y arrive enfin : madame Veil, votre ressemblance, toute de rondeurs bon enfant, avec maman Pim, est ce qui d’emblée m’a frappé lorsque tout à l’heure je vous ai vue pour la première fois « en vrai » – pour parler comme le petit garçon dont vous avez ensoleillé, quoique involontairement, les après-midis de lectures naïves.

Ah ! certes, maman Pim était une femme du peuple, elle faisait plus souvent la lessive ou la tambouille que des campagnes électorales, elle s’habillait plus volontiers au « décrochez-moi ça » que chez Chanel (Tati n’existait pas encore, et cette BD venait des États-Unis), et je ne pense pas qu’elle eût été capable de faire votre brillante carrière. En outre, un peu sotte, elle n’avait non plus aucun humour, ce qui est loin d’être votre cas ; pour tout dire, vous cachez bien votre jeu, et, sous vos dehors débonnaires, quelle sacrée luronne vous faites !

Quand on pense qu’il y a une vingtaine d’années, alors qu’il était le Premier ministre de Giscard, Jacques Chirac vous surnommait affectueusement « Poussinette » ! Déjà, il manifestait cette désespérante myopie qui devait lui faire voir, en Édouard Balladur, un ami de dix ans (ben oui, puisque c’était il y a vingt ans : dix plus vingt, trente. L’arithmétique, c’est mon dada).

Mais ce n’est pas tout : les surnoms, en fait, vous les collectionnez. C’est ainsi que vos collègues du gouvernement vous désignent du nom de « Mamie Nova », peut-être parce qu’ils ont l’habitude de pédaler dans le yaourt. Pour l’extrême droite, qui a toujours fait dans la délicatesse, vous êtes « l’avorteuse ». Pour une bonne partie des Français, vous fûtes et restez « la mère Veil » – nous sommes le peuple le plus spirituel du monde, ne l’oublions pas. Mais à mon avis, le seul surnom qui vous convienne et dont une autre vous a frustrée, quoique non sans motif, c’est celui de « Dame de fer » ! Demandez plutôt à Philippe Douste-Blazy, le jeune ministre de la Santé, dont vous coiffez l’action au ministère des Affaires Sociales, et dont on dit que vous ne le ménagez guère. Parce que, balladurien confirmé, il vous fait concurrence dans la courtisanerie, prétendent les perfides et les jaloux ? Je n’en crois rien, bien sûr ; mais vous l’avez tout de même surnommé « Douste-Blabla ». Ce qui prouve que vous aussi, vous avez le goût de distribuer les sobriquets (on ne pourrait pas savoir comment vous surnommez Pasqua, que – c’est notoire – vous adorez également ? Non ? Tant pis. Ça aurait pu nous servir).

Ajoutons que votre penchant bien dissimulé pour la franche déconnade, dont un sérieux indice nous est pourtant fourni par votre seule présence au sein de ce congrès de quincailliers qui nous tient lieu de gouvernement – alors qu’au contraire de vos collègues, aucune casserole ne tinte à vos basques –, ce penchant, dis-je, vous en laissez parfois soupçonner l’existence lorsque, forçant la main des membres de ce distingué aréopage, vous les faites cracher au bassinet afin d’offrir à leur patron Édouard Balladur le plus saugrenu des cadeaux de Noël : les œuvres complètes de Rabelais. Rabelais, pour Balladur ! Ha ha ! On imagine le fils du Grand Turc feuilletant d’un doigt hésitant, pusillanime, et probablement ganté de veau, le récit des aventures picaresques, toutes parsemées de ripailles et de beuveries – sans compter les bruits incongrus – de Gargantua, de Pantagruel, de Panurge ou de frère Jean des Entommeures ! « Marie-Jo, vous croyez vraiment que je peux lire cela ? Mon Dieu ! ». Tenez, dédaignons pour une fois les effets faciles qu’on pourrait tirer de cette joyeuse blague, par exemple en casant ici quelques citations scatologiques, débusquées sans trop de peine dans l’œuvre du curé de Meudon (ben oui, Rabelais était curé !), et tournons ces quelques pages, comme on disait à la cour de son presque contemporain le roi Henri III. Plaisanterie des plus douteuses, je le reconnais volontiers. Henri III, frère de François II et de Charles IX, fils de la terrible Catherine de Médicis, fut roi de Pologne, puis de France. Comme la postérité prétend qu’il était homosexuel (invérifiable), la mode, sous son règne, devait donc de l’être aussi. On peut alors supposer que, pour plaire au roi, quelques pages, ces jeunes garçons de l’aristocratie que leurs pères plaçaient « en stage »à la Cour pour qu’ils y apprennent leur métier de nobles, se laissèrent « tourner » !Mais rien que pour cet exploit bibliophile, Ruquier devrait vous engager dans l’équipe de Rien à cirer...

En tout cas, comme j’apprécie au plus haut point ce côté pince-sans-rire de votre personnalité, je me range résolument dans le camp de vos partisans, et il ne faudra pas compter sur moi pour vous taxer, notamment, de démagogie ; cela, sous le prétexte d’une apparition que vous fîtes naguère à la télévision. Car, de Jospin chantant Les feuilles mortes chez Patrick Sébastien (ce qui lui valut, quelques mois plus tard, d’être présenté en Israël comme « un célèbre chanteur de charme français » ! Il ne s’en est pas vanté durant sa campagne électorale…), à Toubon se faisant percer le bras avec une aiguille à tricoter par un magnétiseur, en passant par Jack Lang mimant un sketch de Guy Bedos dans les bras de Miou-Miou, et je ne dis rien de Tapie car je fuis les effets faciles, les politiques nous ont tout fait sur le petit écran. Vous, c’était chez Dechavanne, alors à ses débuts sur Antenne 2, à une époque où il ne chevauchait point encore des cochons, et n’avait pas complètement achevé la mise au point du style pouët-pouët qui fait aujourd’hui sa renommée et qui justifie son « modeste » salaire, Christophe Dechavanne perçut durant quelque temps, sur France 2, un salaire mensuel de vingt-deux millions de centimes. Il lança une tarte à la figure du journaliste qui avait révélé le fait. Quant Pierre Suard, ancien pédégé d’Alcatel, il était rétribué un million de francs par mois, et faisait régler par sa société ses menus frais, comme le système de protection qui équipait ses domiciles : les quatre millions ainsi détournés lui ont valu un procès en correctionnelle. Il déclara au journal de France 2 que son salaire était modeste, en comparaison de celui perçu par ses collègues américains – argument récurrent chez les patrons français. Depuis, il a été condamné à une peine de prison avec sursis, à une amende de cinq millions de francs, et au remboursement des sommes détournées.comme dirait Pierre Suard. Interviewée par le juvénile Cri-Cri, vous aviez alors consenti à défaire votre célèbre chignon devant les caméras, déballant ainsi pour la première fois en public votre opulente chevelure qui fait tant d’envieux du côté de chez Giscard. Placée dans l’atmosphère de la confidence, vous consentîtes même un aveu surprenant à l’apprenti animateur de télé, en confiant certains aspects, inédits à ce jour, de vos goûts amoureux.

C’est ainsi que la France entière reçut avec stupeur de votre bouche cette révélation, et il vous en fallait, de la classe, pour risquer cette confidence : Simone Veil appréciait qu’on lui caressât longuement le dos ! Rigoureusement authentique, comme tous les faits cités dans ce recueil. Sinon, encore une fois, ce ne serait pas drôle.

C’est pourquoi, ébloui par votre non-conformisme, chère madame Veil, c’est le mien que je courbe aujourd’hui devant votre personne.