Votre présence ici, cher Smaïn, me fournit loccasion daborder un sujet qui nous concerne tous deux, quoiquil ne se prête pas à la gaudriole, et je prie le public et les auditeurs de men excuser : il sagit de notre pays natal commun, lAlgérie.
Lorsque je vous vois, lorsque je vous entends parler, lorsque le public sesclaffe à vos sketches, je nsais pas pourquoi, mais tout ceci me fait penser, non pas à Varsovie, Cest dans une célèbre chanson de Gilbert Bécaud, chanson en vogue à lépoque, Le pianiste de Varsovie (un hommage à Frédéric Chopin), que lon entendait cette phrase : « Je ne sais pas pourquoi, mais tout ceci [sic] me fait penser à Varsovie. »mais à Le Pen et ses partisans. Ne sursautez pas, je mexplique.
Quand vous naissez à Constantine en 1958, le pays est plongé dans la guerre depuis presque quatre ans, et il en a encore autant à tirer avant den voir le bout. À ce moment, la population dAlgérie est assez nettement partagée en deux camps : dun côté, les Arabes comme vous (enfin, pas tout à fait, puisque vous nêtes pas encore né), et qui en majorité veulent lindépendance, de lautre, les pieds-noirs comme moi qui eux-mêmes ne se désignaient pas ainsi, du reste, puisque ce surnom, à lorigine, était péjoratif ; les « pieds-noirs » entre guillemets, donc , lesquels sont évidemment partisans de lAlgérie française, nen déplaise aux adeptes du politiquement correct et à ceux qui prétendent et ont toujours prétendu que seuls les fachos partageaient cette préférence. Ou alors, il y avait un bon million de fachos en Algérie en 1958, soit cent pour cent de la population européenne, comme on disait alors ce qui serait un défi à la statistique.
Parmi ces derniers (les pieds-noirs, pas les adeptes du machin-truc), beaucoup, à ce moment, sont ou se disent, de surcroît, partisans de lintégration totale des Arabes algériens au sein de la population française, et sont tout prêts à faire leur la fameuse formule de De Gaulle, revenu au pouvoir comme Président du Conseil (on ne disait pas encore « Premier ministre »), le 1er juin de cette année-là : « Il ny a en Algérie quune seule catégorie de citoyens, des Français à part entière, avec les mêmes droits et les mêmes devoirs ». Sont-ils sincères ? Certains, oui, et je ne vois pas pourquoi je cacherais que jétais de ceux-là. Quand, à dix-sept ans, vous êtes dans la foule qui sest déplacée en masse pour entendre le Général venu apporter la bonne parole, et que vous recevez précisément CES paroles, qui nont rien dinfamant, comment ne pas y croire et adhérer ?
Ha ! Jen entends dici sécrier : « Encore un nostalgique de la colonisation ! »
Ben non, rien de tel. Nostalgique je suis, mais pas de la colonisation. Pour moi et quelques autres, lAlgérie à lépoque susdite, cétait, non seulement mon pays natal, mais encore une certaine douceur de vivre, la beauté dune terre qui hésite perpétuellement entre la mer et la montagne, entre la Sicile et lAndalousie ; des sonorités, des odeurs, une qualité de lumière qui nexiste nulle part ailleurs, peut-être aussi le parfum dune enfance insouciante du lendemain, tous avantages dont, nen déplaise cette fois aux pisse-vinaigre de tout poil, bénéficiaient également mes copains arabes car jen avais. La pauvreté, oui, mais partagée par tous, comme on dit à la SNCF ; on ne la sentait guère, par conséquent.
Et la politique ? Eh bien, à côté de ça, elle nexistait même pas ; du moins, pour ma génération. Aujourdhui, elle a envahi nos existences, mais je ne suis toujours pas tenté, faisant lerreur commune de juger le passé à la lumière de ce que le présent nous a appris, de prétendre que les Algériens ont tout autant perdu, dans lIndépendance, que les pieds-noirs et quils lont bien cherché. Laissons ce type de rancur ou de satisfaction rageuse à qui vous savez.
En fait, même si je ne crois plus, et cest heureux, que lAlgérie ne pouvait exister que comme colonie de la France, sur le fond de la question, cest-à-dire la viabilité de lintégration, je nai pas changé, contrairement à bien dautres ! Où sont-ils donc passé, ceux qui braillaient à cette époque leur foi réelle ou prétendue en la fusion des musulmans au sein de la population française ? Eh ! les pieds-noirs, la mémoire vous a fait défaut, à un certain moment ? Fallait pas vous contenter de siffler de lanisette, vous auriez dû aussi manger davantage de poisson, et, qui sait, sucer des allumettes (pour le phosphore, les allumettes) ! En 1958, combien dentre vous, puisque vous nétiez pas tous de droite, encore moins dextrême droite, ne prophétisaient-ils pas que la France pouvait parfaitement intégrer les Arabes dans la nation, comme elle y avait intégré les Polonais, les Portugais, les Espagnols, les Italiens, les Russes, et jen oublie ?
Au nombre de ceux-là, qui navaient pas tort, ce député qui fit la déclaration suivante, à lAssemblée nationale, le mardi 28 janvier 1958, peu après 15 heures oui, soyons précis, cest de lHistoire : « Ce quil faut dire aux Algériens, ce nest pas quils ont besoin de la France, mais que la France a besoin deux. Les préceptes de la religion musulmane sont les mêmes que ceux de la religion chrétienne, fondement de la civilisation occidentale. Dautre part, je ne crois pas quil existe plus de race algérienneque de race française. Offrons aux musulmans dAlgérie lentrée et lintégration, au lieu de leur dire, comme nous le faisons maintenant : Vous nous coûtez trop cher, vous êtes un fardeau. Disons-leur : Nous avons besoin de vous, vous êtes la jeunesse de la Nation. »
Cette déclaration enflammée, à laquelle je nai pas changé une virgule, en faveur de louverture des frontières de la France aux musulmans dAlgérie, cette négation de lexistence des races humaines, cet aveu que les valeurs morales chrétiennes et musulmanes se valent bien ces propos généreux quaucun humaniste ne désavouerait, en somme ont été prononcés par un parlementaire qui, quelques semaines plus tard, démissionnait de son mandat pour sengager dans lArmée et aller faire en Algérie la brillante carrière que lon sait : oui, il sagissait bien de Jean-Marie Le Pen ! On croit rêver. Cest fou ce quon peut changer, quand on se cherche un créneau pour faire une carrière politique.
En tout cas, cher Smaïn, ces propos ayant été tenus lannée même et peu de temps avant votre naissance, ceux qui voient des signes partout diront peut-être que le Grand Blond semblait ainsi vous encourager à naître et à devenir français, ce que vous vous êtes empressé de faire quelques mois plus tard. Eh bien, merci de lavoir pris au mot. Et hommage soit rendu, également, à vos parents adoptifs, ces braves et tolérants Marocains qui ont su démontrer quen effet, les préceptes de leur religion ne contredisaient pas ceux de la religion chrétienne, puisque, musulmans, ils ne vous ont pas poussé à vous convertir : vous êtes donc demeuré plus catholique que bien des Français. Cette tolérance de vos parents adoptifs fait dailleurs écho, il serait injuste de ne pas le relever, à celle des religieuses catholiques qui, vous ayant recueilli avant de vous confier à eux, ne vous ont pas davantage rebaptisé dun prénom chrétien.
Et puisque je viens demployer deux fois le mot de « tolérance », je tiens à dire que je trouve parfaitement odieuse la plaisanterie que crut devoir faire le dramaturge Paul Claudel, catholique ostentatoire, qui donnait dordinaire dans le sinistre et labscons, et qui proféra un jour : « La tolérance ? Il y a des maisons pour ça ! »
Des maisons ? Disons plutôt un musée : elle tend à disparaître !
Pour en revenir à ces années sombres de la première guerre dAlgérie puisque hélas il est avéré que nous assistons aujourdhui à la seconde , je me souviens que lintégration des Algériens musulmans en France navait pas seulement des adeptes aussi enthousiastes que le Jean-Marie Le Pen de janvier 1958. En ai-je entendu, des objections, de la part des racistes du moment, du genre : « Alors, comme ça, si demain le Président de la République était un Arabe, ça ne te ferait ni chaud ni froid ? »
Eh oui, des âneries de ce tonneau-là, il fallait en supporter aussi. Et cest peut-être à cause de cet argument de Brasserie du Commerce munichoise que celui de vos sketches qui mavait le plus fait rire lorsque jai vu en 1986 votre premier spectacle, A star is beur, au théâtre du Tintamarre aujourdhui disparu, était celui de lavènement à lÉlysée dun Arabe devenu français, puis premier des Français : dans une grande envolée lyrique, lheureux élu nous promettait le couscous pour tous et laugmentation du pouvoir dAïcha.
Aujourdhui encore, cest tout le mal que je nous souhaite.