Les chroniques imaginaires de "Rien cirer" - Par Jean-Pierre Marquet

Smaïn

Vendredi 30décembre 1994

Votre présence ici, cher Smaïn, me fournit l’occasion d’aborder un sujet qui nous concerne tous deux, quoiqu’il ne se prête pas à la gaudriole, et je prie le public et les auditeurs de m’en excuser : il s’agit de notre pays natal commun, l’Algérie.

Lorsque je vous vois, lorsque je vous entends parler, lorsque le public s’esclaffe à vos sketches, je n’sais pas pourquoi, mais tout ceci me fait penser, non pas à Varsovie, C’est dans une célèbre chanson de Gilbert Bécaud, chanson en vogue à l’époque, Le pianiste de Varsovie (un hommage à Frédéric Chopin), que l’on entendait cette phrase : « Je ne sais pas pourquoi, mais tout ceci [sic] me fait penser à Varsovie. »mais à Le Pen et ses partisans. Ne sursautez pas, je m’explique.

Quand vous naissez à Constantine en 1958, le pays est plongé dans la guerre depuis presque quatre ans, et il en a encore autant à tirer avant d’en voir le bout. À ce moment, la population d’Algérie est assez nettement partagée en deux camps : d’un côté, les Arabes comme vous (enfin, pas tout à fait, puisque vous n’êtes pas encore né), et qui en majorité veulent l’indépendance, de l’autre, les pieds-noirs comme moi – qui eux-mêmes ne se désignaient pas ainsi, du reste, puisque ce surnom, à l’origine, était péjoratif ; les « pieds-noirs » entre guillemets, donc –, lesquels sont évidemment partisans de l’Algérie française, n’en déplaise aux adeptes du politiquement correct et à ceux qui prétendent et ont toujours prétendu que seuls les fachos partageaient cette préférence. Ou alors, il y avait un bon million de fachos en Algérie en 1958, soit cent pour cent de la population européenne, comme on disait alors – ce qui serait un défi à la statistique.

Parmi ces derniers (les pieds-noirs, pas les adeptes du machin-truc), beaucoup, à ce moment, sont ou se disent, de surcroît, partisans de l’intégration totale des Arabes algériens au sein de la population française, et sont tout prêts à faire leur la fameuse formule de De Gaulle, revenu au pouvoir comme Président du Conseil (on ne disait pas encore « Premier ministre »), le 1er juin de cette année-là : « Il n’y a en Algérie qu’une seule catégorie de citoyens, des Français à part entière, avec les mêmes droits et les mêmes devoirs ». Sont-ils sincères ? Certains, oui, et je ne vois pas pourquoi je cacherais que j’étais de ceux-là. Quand, à dix-sept ans, vous êtes dans la foule qui s’est déplacée en masse pour entendre le Général venu apporter la bonne parole, et que vous recevez précisément CES paroles, qui n’ont rien d’infamant, comment ne pas y croire et adhérer ?

Ha ! J’en entends d’ici s’écrier : « Encore un nostalgique de la colonisation ! »

Ben non, rien de tel. Nostalgique je suis, mais pas de la colonisation. Pour moi et quelques autres, l’Algérie à l’époque susdite, c’était, non seulement mon pays natal, mais encore une certaine douceur de vivre, la beauté d’une terre qui hésite perpétuellement entre la mer et la montagne, entre la Sicile et l’Andalousie ; des sonorités, des odeurs, une qualité de lumière qui n’existe nulle part ailleurs, peut-être aussi le parfum d’une enfance insouciante du lendemain, tous avantages dont, n’en déplaise cette fois aux pisse-vinaigre de tout poil, bénéficiaient également mes copains arabes – car j’en avais. La pauvreté, oui, mais partagée par tous, comme on dit à la SNCF ; on ne la sentait guère, par conséquent.

Et la politique ? Eh bien, à côté de ça, elle n’existait même pas ; du moins, pour ma génération. Aujourd’hui, elle a envahi nos existences, mais je ne suis toujours pas tenté, faisant l’erreur commune de juger le passé à la lumière de ce que le présent nous a appris, de prétendre que les Algériens ont tout autant perdu, dans l’Indépendance, que les pieds-noirs – et qu’ils l’ont bien cherché. Laissons ce type de rancœur ou de satisfaction rageuse à qui vous savez.

En fait, même si je ne crois plus, et c’est heureux, que l’Algérie ne pouvait exister que comme colonie de la France, sur le fond de la question, c’est-à-dire la viabilité de l’intégration, je n’ai pas changé, contrairement à bien d’autres ! Où sont-ils donc passé, ceux qui braillaient à cette époque leur foi réelle ou prétendue en la fusion des musulmans au sein de la population française ? Eh ! les pieds-noirs, la mémoire vous a fait défaut, à un certain moment ? Fallait pas vous contenter de siffler de l’anisette, vous auriez dû aussi manger davantage de poisson, et, qui sait, sucer des allumettes (pour le phosphore, les allumettes) ! En 1958, combien d’entre vous, puisque vous n’étiez pas tous de droite, encore moins d’extrême droite, ne prophétisaient-ils pas que la France pouvait parfaitement intégrer les Arabes dans la nation, comme elle y avait intégré les Polonais, les Portugais, les Espagnols, les Italiens, les Russes, et j’en oublie ?

Au nombre de ceux-là, qui n’avaient pas tort, ce député qui fit la déclaration suivante, à l’Assemblée nationale, le mardi 28 janvier 1958, peu après 15 heures – oui, soyons précis, c’est de l’Histoire : « Ce qu’il faut dire aux Algériens, ce n’est pas qu’ils ont besoin de la France, mais que la France a besoin d’eux. Les préceptes de la religion musulmane sont les mêmes que ceux de la religion chrétienne, fondement de la civilisation occidentale. D’autre part, je ne crois pas qu’il existe plus de “race algérienne”que de “race française”. Offrons aux musulmans d’Algérie l’entrée et l’intégration, au lieu de leur dire, comme nous le faisons maintenant : “Vous nous coûtez trop cher, vous êtes un fardeau”. Disons-leur : “Nous avons besoin de vous, vous êtes la jeunesse de la Nation”. »

Cette déclaration enflammée, à laquelle je n’ai pas changé une virgule, en faveur de l’ouverture des frontières de la France aux musulmans d’Algérie, cette négation de l’existence des races humaines, cet aveu que les valeurs morales chrétiennes et musulmanes se valent bien – ces propos généreux qu’aucun humaniste ne désavouerait, en somme – ont été prononcés par un parlementaire qui, quelques semaines plus tard, démissionnait de son mandat pour s’engager dans l’Armée et aller faire en Algérie la brillante carrière que l’on sait : oui, il s’agissait bien de Jean-Marie Le Pen ! On croit rêver. C’est fou ce qu’on peut changer, quand on se cherche un créneau pour faire une carrière politique.

En tout cas, cher Smaïn, ces propos ayant été tenus l’année même et peu de temps avant votre naissance, ceux qui voient des signes partout diront peut-être que le Grand Blond semblait ainsi vous encourager à naître et à devenir français, ce que vous vous êtes empressé de faire quelques mois plus tard. Eh bien, merci de l’avoir pris au mot. Et hommage soit rendu, également, à vos parents adoptifs, ces braves et tolérants Marocains qui ont su démontrer qu’en effet, les préceptes de leur religion ne contredisaient pas ceux de la religion chrétienne, puisque, musulmans, ils ne vous ont pas poussé à vous convertir : vous êtes donc demeuré plus catholique que bien des Français. Cette tolérance de vos parents adoptifs fait d’ailleurs écho, il serait injuste de ne pas le relever, à celle des religieuses catholiques qui, vous ayant recueilli avant de vous confier à eux, ne vous ont pas davantage rebaptisé d’un prénom chrétien.

Et puisque je viens d’employer deux fois le mot de « tolérance », je tiens à dire que je trouve parfaitement odieuse la plaisanterie que crut devoir faire le dramaturge Paul Claudel, catholique ostentatoire, qui donnait d’ordinaire dans le sinistre et l’abscons, et qui proféra un jour : « La tolérance ? Il y a des maisons pour ça ! »

Des maisons ? Disons plutôt un musée : elle tend à disparaître !

Pour en revenir à ces années sombres de la première guerre d’Algérie – puisque hélas il est avéré que nous assistons aujourd’hui à la seconde –, je me souviens que l’intégration des Algériens musulmans en France n’avait pas seulement des adeptes aussi enthousiastes que le Jean-Marie Le Pen de janvier 1958. En ai-je entendu, des objections, de la part des racistes du moment, du genre : « Alors, comme ça, si demain le Président de la République était un Arabe, ça ne te ferait ni chaud ni froid ? »

Eh oui, des âneries de ce tonneau-là, il fallait en supporter aussi. Et c’est peut-être à cause de cet argument de Brasserie du Commerce munichoise que celui de vos sketches qui m’avait le plus fait rire lorsque j’ai vu en 1986 votre premier spectacle, A star is beur, au théâtre du Tintamarre aujourd’hui disparu, était celui de l’avènement à l’Élysée d’un Arabe devenu français, puis premier des Français : dans une grande envolée lyrique, l’heureux élu nous promettait le couscous pour tous et l’augmentation du pouvoir d’Aïcha.

Aujourd’hui encore, c’est tout le mal que je nous souhaite.