Les chroniques imaginaires de "Rien à cirer" - Par Jean-Pierre Marquet

Soirée télé du jeudi 23 mars 1995

Vendredi 24 mars 1995

D’une chronique de télévision, on n’attend pas en général qu’elle traite de cinéma, mais j’ai beaucoup de mal à parler d’autre chose. Mille excuses. Oh ! j’ai bien fait quelques tentatives pour regarder ce qu’on appelle « de la télé », mais le plus souvent, ça ne dépasse pas le stade de la première émission, que ce soit chez Pradel, Foucault, Nagui, Dechavanne, Arthur, ou chez Mireille Dumas, l’abbesse du PAF, la seule femme admise à pratiquer la confession, quoique sans absolution pour l’instant. Au-delà de la première émission – visionnée par acquit de conscience –, c’est vrai, je décroche, la vie est courte. Et les films de fiction, même si elle les massacre techniquement par des recadrages sadiques inspirés par le docteur Mengele, et des coupures publicitaires conçues et réalisées par Simone Weber, Simone Weber a été jugée pour avoir tué son amant et l’avoir découpé en petits morceaux.c’est encore ce que je préfère à la télévision, surtout en soirée.

On ne se refait pas, et je n’ai jamais cru que la réalité dépassait la fiction, sinon je ne serais pas ici, dans ce studio ! … Puisque ma présence à cet endroit est une pure fiction !

Hier soir, au menu de ma cantine télévisuelle, je n’avais donc le choix qu’entre Abyss, sur France 3, et Quo vadis, sur M6. Ah ! l’art des choix ! Qu’est-ce que vous préférez ? Thé ou café ? Lalonde ou Waechter ? La peste ou le choléra ? Coca ou Pepsi ? Lova Moor ou Amanda Lear ? Pile ou face ? Staline ou Mao ? Chantal Goya ou Dorothée ? Fromage ou dessert ? Hory ou Cheminade ? Jean-François Hory a été l’éphémère patron du Parti Radical. Jacques Cheminade, quoique poursuivi aux États-Unis pour escroquerie à l’encontre d’une vieille dame, s’est présenté à l’élection présidentielle française en 1995.Bref, dilemme. L’âne de Buridan, l’ancêtre du fameux « électeur indécis », serait mort sur place, de faim et de soif…

S’affrontant face à ma télécommande prête à faire feu, on avait donc : à ma droite, un déluge d’inepties parabibliques et bien-pensantes, à vous rendre nostalgique des films de Cecil B. De Mille ; à ma gauche, une niaiserie de science-fiction, Réalisée par James Cameron, qui n’avait pas encore atteint la respectabilité avec Titanic. dont les auteurs ont dû estimer génial de faire évoluer des extra-terrestres, non plus dans l’espace, mais dans le domaine que s’est attribué le commandant Cousteau, les grands fonds sous-marins. Normal, Hollywood, côté scénario, a tendance à nager, depuis quelques années. Disons même à barboter. Côté imagination, sur la Côte Ouest, c’est souvent le calme plat, au point de venir piquer les nôtres, de scénarios (et pourtant !). Et quand un producteur hollywoodien a une idée, elle est invariablement tartignolle : vous vous souvenez de ce navet dans lequel Robert Redford offrait un million de dollars à une femme mariée pour qu’elle accepte de passer une nuit avec lui ? Un million de dollars ! Comme si n’importe quelle nana, c’est bien connu, n’était pas prête à sacrifier son Livret A plus son budget Slim-Fast contre le privilège de pouvoir sauter, pieds joints, dans le plumard du beau Bob (toutes des salopes). Proposition indécente, que ça s’appelait, mais se foutre du spectateur, c’est jamais indécent. Et cet autre machin, L’embrouille est dans le sac, où Stallone, muscles de bison, cervelle de hanneton, le Popeye fait chevalier des Arts et Lettres par notre Jack Lang national, reprenait le rôle vedette d’Oscar, écrit autrefois pour Louis De Funès ? Ha ! le bide ! Bon, je n’insiste pas, ou on va me taxer de sadisme et prétendre que je m’acharne. Tirons un voile…

Pour en revenir à ma soirée-canapé, que faire quand on n’a pas eu sa ration quotidienne de pellicule ? Sans illusion, j’ai opté pour le plus ancien des deux navets, uniquement parce que c’était le plus ancien, et que je ne l’avais pas revu depuis assez longtemps.

Eh bien, disons-le nettement une bonne fois, on ne devrait jamais revoir (« revisiter », disent les cuistres), on ne devrait jamais revoir les nanards de sa jeunesse, ce temps où l’on allait au cinoche pour bouffer des cacahuètes et déconner avec les copains. L’histoire du centurion romain qui finit par se convertir au christianisme pour l’HHHamour d’une belle chrétienne, on s’est tapé ça (et on s’en est tapé) si souvent, accommodé à la sauce Hollywood and Cinecittà associated, qu’on a parfois l’impression d’avoir vécu personnellement la chose, pourtant peu courante, reconnaissez-le – surtout aujourd’hui, six ans à peine avant ce troisième millénaire dont on nous bassine tant, bonjour les clichetons, et qu’est-ce que ça va être jusqu’au 31 décembre 2000 ? Oh ! j’ai bien croisé quelques belles chrétiennes, de temps à autre, mais guère de centurion romain, j’avoue.

Bref, mis à part le numéro délirant de Peter Ustinov, qui en fait des mégatonnes dans le rôle d’un improbable Néron de bande dessinée, il y avait de quoi se faire suer à Quo vadis, d’autant plus qu’avec l’incendie de Rome en plein été, purée, qu’il faisait chaud ! Et je signale aux incultes que Néron n’a jamais mis le feu à Rome, comme on le prétend.

Je disais donc qu’il faisait chaud. Alors, c’est humain, de temps à autre, histoire de me rafraîchir, je zappais sur France 2. Ouf ! Beaucoup plus calme ! Genre séance de nuit au Sénat, si vous voyez. Pourtant, au début, j’ai tout de même été assez surpris de retrouver sur l’A2 ce que j’ai cru, d’abord, être un clone du Néron de M6. Est-ce qu’on nous refaisait le coup de l’émission de Drucker passant à la fois sur France 2 et sur Canal Plus ? Parce que les auteurs des Guignols de Canal Plus était les invités de Michel Drucker sur France 2.

Pas du tout : ce personnage qui ressemblait tant à Ustinov-Néron, c’était bel et bien Édouard Balladur, invité par Bruno Masure dans La France en direct. Je dois dire que la ressemblance était frappante : cette paupière tombante, ces traits du visage à la consistance de mou de veau, ce double menton gélatineux, et jusqu’à ce ton traînant et geignard que l’un et l’autre adoptaient pour se plaindre des misères que leur faisait le méchant populo, infoutu de piger quoi que ce soit à un grand dessein politique, même Hubble, le télescope spatial, n’aurait pas vu la différence. Seule, peut-être, la barbichette de Néron manquait à Édouard, mais ça se comprend : dans ce milieu politicien où tout le monde se tient vous savez par quoi, La chansonnette Je te tiens, tu me tiens par la barbichette, équivalent du « Passe-moi le séné, je te passerai la rhubarbe », a même donné le titre d’un film de Jean Yanne. il est devenu téméraire, comme le fait l’inconscient Robert Hue, d’exhiber cet accessoire pileux.

Attention ! je ne suis pas en train d’insinuer que, s’il parvenait au pouvoir après avoir terrassé l’homme à la pomme Chirac basait alors l’essentiel de sa « communication » sur le fameux « Mangez des pommes ».(comme chantait la belle Hélène, en désignant ainsi le gigolo pour lequel elle en pinçait provisoirement, un dénommé Pâris, tiens, comme ça se trouve !), je ne suis pas en train d’insinuer que notre grand méchant mou – réincarné en Ménélas, l’ancêtre de tous les cocus et des électeurs de France – enverrait, tel Néron, les chrétiens aux arènes. Comme dirait Patrick Font, cette charmante coutume s’est hélas perdue. Et le catholicisme proscrit le suicide, s’il autorise la peine de mort. Édouard, lui, il serait plutôt du genre à faire évangéliser les lions, après les avoir assommés à la camomille, ou à l’interview en V.O. par Jean-Luc Hees.

La similitude entre les deux émissions était néanmoins d’autant plus troublante que Quo vadis avait comme vedette féminine Deborah Kerr, actrice américaine aux allures de grande bourgeoise ; Deborah Kerr, la respectabilité incarnée, et dont jamais dans toute sa carrière un cheveu ne se rebella, même dans les situations les plus échevelées, justement : du royaume de Siam (dans Le roi et moi) à la savane sud-africaine (dans Les mines du roi Salomon – elle ne fréquente que des rois), toujours impeccable, la Deborah, à croire qu’elle sort de chez Carita. Je sais bien que, selon Hitchcock, plus une femme a l’air d’une institutrice anglaise, plus elle est susceptible de se révéler une fieffée salope dans l’intimité (il disait, lui, le vieil Alfred : « Capable de vous arracher la braguette dans un taxi », mais je suis pudique et ma famille est à l’écoute), néanmoins, là, ne rêvons pas, j’ai du mal à y croire ; et Deborah Kerr, si elle vit toujours, sera parfaite le jour où l’on « écranisera » ce must : la biographie de Balladur signée par Claire Chazal ; dans le rôle de Marie-Josèphe, elle fera merveille. Quoique je ne vois pas ce que Marie-Josèphe Balladur ferait avec moi dans un taxi. (À propos de « Marie-Josèphe », qu’est-ce qu’ils ont fait de Jésus ? Il manque à l’appel !)

Pour varier les plaisirs, et histoire d’échapper un peu à tout ce saindoux (écrivez ce mot comme vous voulez), je zappais aussi de temps à autre sur France 3, mais là, rien à faire : dans ce film aquatique, Abyss, je le rappelle, seul le scénariste se noyait. Bien fait, il n’avait qu’à faire appel à Christian Clavier.

Je me suis donc consolé, comme souvent, en pensant que je me rattraperais le lendemain. TF1 nous promettait en effet un téléfilm canadien en deux épisodes, d’inspiration particulièrement crapoteuse, traitant d’abus sexuels envers de jeunes garçons. Dans un collège catholique, faut-il le préciser ? Non, inutile de le préciser. Finalement, ce Néron, avec ses lions, il était pas si mal.