Amis du Club des Poètes, bonjour !
Non, je ne me suis pas trompé démission : dailleurs, rien quà vous voir, spectateurs chéris du studio 105, on sent tout de suite quon nest pas à France Culture. Attendez, ne me bombardez pas à coup de boules puantes, je voulais seulement dire que vous naviez pas lair davoir avalé vos parapluies ; ça navait rien de malveillant.
On nest donc pas à France Culture, mais je vais pourtant commencer mon intervention (et non pas « démarrer mon intervention », ni « débuter mon intervention », comme les cons qui nous cernent disent de plus en plus souvent, au mépris de la langue française dont ils se tamponnent de toute évidence), je vais commencer, une fois nest pas coutume, par un petit poème. Ne vous affolez pas, il nest pas très long, cest un simple sonnet. Le voici :
Obscur et froncé comme un illet violet,
Il respire, humblement tapi parmi la mousse,
Humide encor damour qui suit la pente douce
Des fesses blanches jusquau bord de son ourlet.
De filaments pareils à des larmes de lait
Ont pleuré, sous lautan cruel qui les repousse,
À travers de petits cailloux de marne rousse
Pour sen aller où la pente les appelait.
Ma bouche saccouple souvent à sa ventouse,
Mon âme, du coït matériel jalouse,
En fit son larmier fauve et son nid de sanglots.
Cest lolive pâmée et la flûte câline,
Cest le tube où descend la céleste praline,
Chanaan féminin dans les moiteurs éclos.
Joli », comme dirait Ruquier, non ?
Eh bien, ce poème que je viens de réciter par cur devant vous sans lire aucun document, figurez-vous que lÉducation nationale lestime trop hard pour être lu à des élèves de terminale. Oui, pour avoir considéré ses élèves comme suffisamment évolués et avertis, un professeur de littérature de lEnseignement public, il ny a pas si longtemps, a été mis à pied à la suite de cette lecture.
Depuis que la presse a publié la nouvelle, avec une discrétion telle quelle a pu vous échapper (pas la presse, linfo), depuis, je minterroge : quest-ce qui, dans ce texte, a bien pu choquer un recteur dAcadémie ? Le mot « fesses », jugé trop cru ? Allons donc ! Il y a si peu de distance entre recteur et rectum
Le mot « coït » ? Je le crois pas, hé ! je le crois pas, comme glapit Christine Bravo ; le terme na rien de choquant, sauf peut-être pour Bernadette Chirac, et même ces sacrés puritains dAméricains ny voient pas malice, puisquà San Francisco, lun des immeubles les plus élevés de la ville sappelle la Tour Coït (authentique). Or, nous, on est dirigés par des gens modernes, merde quoi, regardez lex-Premier ministre Balladur, il lit même Rabelais ! Quant à lépoux de la dame susnommée (Bernadette, elle est très chouette !), « Bernadette, elle est très chouette » est extrait de la chanson de Nino Ferrer, Le téléfon. et qui, depuis peu, fait président rue du Faubourg Saint-Honoré, pour traiter la mère Thatcher de « casse-couilles » comme lors de la première cohabitation, fallait bien quil soit, non seulement observateur, mais suffisamment décoincé, non ?
Et puis, il est loin, le temps où, potache découvrant en classe de première la lecture des Liaisons dangereuses, je métonnais auprès de mon prof de français du fait que ce livre nétait pas au programme, pas même en terminale. « Cest que, me dit-il, la moitié des candidats au bac sont des candidates ». Aujourdhui, alors que la définition du mot « vierge » est « fille de moins de douze ans » (vérifié dans le Robert, bien sûr !), et que les candidates au bac trimballent dans leur sac à main des préservatifs parfumés à la fraise, ce que je désapprouve (au citron, cest bien meilleur), lexplication ne tient plus.
Alors ? Cette image dune bouche « accouplée à sa ventouse », jugée médicalement incorrecte ? Pas davantage.
Non, il ne me vient à lesprit quune seule explication, et ce doit être la bonne puisque les autres ne valent pas tripette : les auteurs du petit texte que je viens de citer, car ils sont deux, sentent le soufre ! Or, être mal vu par lÉducation nationale, vous nimaginez pas lhorreur (demandez à Patrick Font) Ils ne sentent pas seulement le soufre, dailleurs, à lire le huitième poème du recueil Hombres (Hommes, en espagnol), signé par lun des deux compères :
Un peu de merde et de fromage
Ne sont pas pour effaroucher
Mon nez, ma bouche et mon courage
Dans lamour de gamahucher.
(Si certains dentre vous hésitent sur le sens de ce dernier verbe, je me ferai un plaisir de vous éclairer après lémission : rendez-vous dans le hall de Radio France. Plus de dix-huit ans, sabstenir)
En somme, ce nest pas demain la veille que Paul Verlaine, qui a rédigé les huit premiers vers du sonnet en question, et Arthur Rimbaud, qui a écrit les six derniers, deviendront des auteurs « officiels ». Illustres, certes : on donne leur nom à des rues, à des places, à des tours de HLM ; mais qui font quand même un peu honte à la littérature avec un grand « L », et surtout à lUniversité avec un grand « X ». Rendez vous compte, ils couchaient ensemble, ces deux anars ! Et lun a même essayé de flinguer lautre ! Ah ! cest pas Jean Dutourd qui aurait tenté de suriner Michel Droit après lavoir sodomisé !
Et puis, un dernier détail, je ne vous ai pas donné le titre du poème,qui d’ailleurs est une parodie d’après un auteur tombé dans l’oubli, et ce titre suffit sans doute à expliquer lattitude coincée des censeurs académiques, qui préfèrent sans doute donner à étudier Le petit Pont de Bois à la jeunesse. Eh bien, ça sappelle le Sonnet du Trou du Cul, et je vois mal Yves Duteil chanter cette délicate comptine aux petits Noëls de lÉlysée !
Bref, un texte à ne pas mettre entre toutes les mains, mais qui devrait être sur toutes les lèvres. Et, comme lécrivait Sade en exergue de La Philosophie dans le Boudoir, encore un bouquin que jhésite à vous recommander, mes frères : « La mère en prescrira la lecture à sa fille » ; ou le père à son fils, soyons pas sectaire.
Bon, on me fait signe que cest presque lheure de la récré. Ici prend fin mon cours daujourdhui. Amis de la poésie, au revoir. Demain, éducation religieuse : je vous lirai un extrait de la dernière encyclique de Sa Sainteté Jean-Paul II. Dormez bien, et laissez vos mains au-dessus de la couverture.