Les chroniques imaginaires de "Rien à cirer" - Par Jean-Pierre Marquet

Sonnet

Lundi 15 mai 1995

Amis du Club des Poètes, bonjour !

Non, je ne me suis pas trompé d’émission : d’ailleurs, rien qu’à vous voir, spectateurs chéris du studio 105, on sent tout de suite qu’on n’est pas à France Culture. Attendez, ne me bombardez pas à coup de boules puantes, je voulais seulement dire que vous n’aviez pas l’air d’avoir avalé vos parapluies ; ça n’avait rien de malveillant.

On n’est donc pas à France Culture, mais je vais pourtant commencer mon intervention (et non pas « démarrer mon intervention », ni « débuter mon intervention », comme les cons qui nous cernent disent de plus en plus souvent, au mépris de la langue française dont ils se tamponnent de toute évidence), je vais commencer, une fois n’est pas coutume, par un petit poème. Ne vous affolez pas, il n’est pas très long, c’est un simple sonnet. Le voici :

Obscur et froncé comme un œillet violet,

Il respire, humblement tapi parmi la mousse,

Humide encor d’amour qui suit la pente douce

Des fesses blanches jusqu’au bord de son ourlet.

 

De filaments pareils à des larmes de lait

Ont pleuré, sous l’autan cruel qui les repousse,

À travers de petits cailloux de marne rousse

Pour s’en aller où la pente les appelait.

 

Ma bouche s’accouple souvent à sa ventouse,

Mon âme, du coït matériel jalouse,

En fit son larmier fauve et son nid de sanglots.

 

C’est l’olive pâmée et la flûte câline,

C’est le tube où descend la céleste praline,

Chanaan féminin dans les moiteurs éclos.

Joli », comme dirait Ruquier, non ?

Eh bien, ce poème que je viens de réciter par cœur devant vous sans lire aucun document, figurez-vous que l’Éducation nationale l’estime trop hard pour être lu à des élèves de terminale. Oui, pour avoir considéré ses élèves comme suffisamment évolués et avertis, un professeur de littérature de l’Enseignement public, il n’y a pas si longtemps, a été mis à pied à la suite de cette lecture.

Depuis que la presse a publié la nouvelle, avec une discrétion telle qu’elle a pu vous échapper (pas la presse, l’info), depuis, je m’interroge : qu’est-ce qui, dans ce texte, a bien pu choquer un recteur d’Académie ? Le mot « fesses », jugé trop cru ? Allons donc ! Il y a si peu de distance entre recteur et rectum

Le mot « coït » ? Je le crois pas, hé ! je le crois pas, comme glapit Christine Bravo ; le terme n’a rien de choquant, sauf peut-être pour Bernadette Chirac, et même ces sacrés puritains d’Américains n’y voient pas malice, puisqu’à San Francisco, l’un des immeubles les plus élevés de la ville s’appelle la Tour Coït (authentique). Or, nous, on est dirigés par des gens modernes, merde quoi, regardez l’ex-Premier ministre Balladur, il lit même Rabelais ! Quant à l’époux de la dame susnommée (Bernadette, elle est très chouette !), « Bernadette, elle est très chouette » est extrait de la chanson de Nino Ferrer, Le téléfon. et qui, depuis peu, fait président rue du Faubourg Saint-Honoré, pour traiter la mère Thatcher de « casse-couilles » comme lors de la première cohabitation, fallait bien qu’il soit, non seulement observateur, mais suffisamment décoincé, non ?

Et puis, il est loin, le temps où, potache découvrant en classe de première la lecture des Liaisons dangereuses, je m’étonnais auprès de mon prof de français du fait que ce livre n’était pas au programme, pas même en terminale. « C’est que, me dit-il, la moitié des candidats au bac sont des candidates ». Aujourd’hui, alors que la définition du mot « vierge » est « fille de moins de douze ans » (vérifié dans le Robert, bien sûr !), et que les candidates au bac trimballent dans leur sac à main des préservatifs parfumés à la fraise, ce que je désapprouve (au citron, c’est bien meilleur), l’explication ne tient plus.

Alors ? Cette image d’une bouche « accouplée à sa ventouse », jugée médicalement incorrecte ? Pas davantage.

Non, il ne me vient à l’esprit qu’une seule explication, et ce doit être la bonne puisque les autres ne valent pas tripette : les auteurs du petit texte que je viens de citer, car ils sont deux, sentent le soufre ! Or, être mal vu par l’Éducation nationale, vous n’imaginez pas l’horreur (demandez à Patrick Font)… Ils ne sentent pas seulement le soufre, d’ailleurs, à lire le huitième poème du recueil Hombres (Hommes, en espagnol), signé par l’un des deux compères :

Un peu de merde et de fromage

Ne sont pas pour effaroucher

Mon nez, ma bouche et mon courage

Dans l’amour de gamahucher.

(Si certains d’entre vous hésitent sur le sens de ce dernier verbe, je me ferai un plaisir de vous éclairer après l’émission : rendez-vous dans le hall de Radio France. Plus de dix-huit ans, s’abstenir)

En somme, ce n’est pas demain la veille que Paul Verlaine, qui a rédigé les huit premiers vers du sonnet en question, et Arthur Rimbaud, qui a écrit les six derniers, deviendront des auteurs « officiels ». Illustres, certes : on donne leur nom à des rues, à des places, à des tours de HLM ; mais qui font quand même un peu honte à la littérature avec un grand « L », et surtout à l’Université avec un grand « X ». Rendez vous compte, ils couchaient ensemble, ces deux anars ! Et l’un a même essayé de flinguer l’autre ! Ah ! c’est pas Jean Dutourd qui aurait tenté de suriner Michel Droit après l’avoir sodomisé !…

Et puis, un dernier détail, je ne vous ai pas donné le titre du poème,qui d’ailleurs est une parodie d’après un auteur tombé dans l’oubli, et ce titre suffit sans doute à expliquer l’attitude coincée des censeurs académiques, qui préfèrent sans doute donner à étudier Le petit Pont de Bois à la jeunesse. Eh bien, ça s’appelle le Sonnet du Trou du Cul, et je vois mal Yves Duteil chanter cette délicate comptine aux petits Noëls de l’Élysée !

Bref, un texte à ne pas mettre entre toutes les mains, mais qui devrait être sur toutes les lèvres. Et, comme l’écrivait Sade en exergue de La Philosophie dans le Boudoir, encore un bouquin que j’hésite à vous recommander, mes frères : « La mère en prescrira la lecture à sa fille » ; ou le père à son fils, soyons pas sectaire.

Bon, on me fait signe que c’est presque l’heure de la récré. Ici prend fin mon cours d’aujourd’hui. Amis de la poésie, au revoir. Demain, éducation religieuse : je vous lirai un extrait de la dernière encyclique de Sa Sainteté Jean-Paul II. Dormez bien, et laissez vos mains au-dessus de la couverture.