Les chroniques imaginaires de "Rien à cirer" - Par Jean-Pierre Marquet

Vivent les Télécoms !

Mardi 11 avril 1995

Je ne suis pas frais aujourd’hui : un crétin m’a réveillé cette nuit pour me téléphoner. À deux plombes, tu parles, et pour me raconter des conneries, naturellement. Il ne savait pas qu’à une heure pareille, rien ne peut m’intéresser ? Le monde peut bien s’écrouler, Chirac se réconcilier avec Balladur, Raymond Barre faire un coup d’état, Line Renaud épouser Sarkozy, Ruquier m’engager pour de bon à Rien à cirer, Didier Porte entrer dans les ordres, Le Pen marier sa fille à un Arabe, moi, la nuit, qu’on se le dise, je dors !

Faut vous dire, en plus, que ma pomme et le téléphone, ça fait deux. Je déteste, notamment, parler à quelqu’un que je ne vois pas. Et, vu le coût du visiophone qu’on a expérimenté il y a quelques années à Biarritz avant de laisser tomber cette belle innovation, vous n’êtes pas près, amis obsédés, de faire des partouzes téléphoniques. Bon, passons.

Il n’empêche que, non seulement les Télécoms vous réveillent à pas d’heure, mais en plus elles vous truandent, et ça, c’est presque pire. Nouveau progrès dans cet art délicat de l’arnaque : France Télécom, l’ex-troisième T de « PTT », et dont est notoire l’habileté à marier, comme elle l’a fait l’an passé sans la moindre vergogne, une baisse tapageuse de 5 % sur les communications interurbaines avec une discrète hausse de 100 % sur les communications locales (vous vous souvenez ?), jointe, comme si cette marque de sadisme ne suffisait pas, à une augmentation de 56 % sur le prix de l’abonnement, France Télécom, disais-je, associée au Groupement des Cartes Bancaires qui gère les cartes bleues, projette de généraliser dès à présent l’utilisation de ces cartes de crédit dans les cabines téléphoniques, le prix restant ce qu’il était avec les télécartes achetées à la Poste, soit quatre-vingts centimes par unité, ce qui évite, en effet, la corvée de faire la queue aux guichets des bureaux de poste aux fins de renouveler sa télécarte épuisée, bravo ! Mais, il y a un « mais », en fin de mois, votre banque vous facture vingt-cinq appels au minimum, que vous ayez téléphoné vingt-cinq fois, ou moins, ou même pas du tout.

À quand le jour où les pompistes vous feront payer un plein d’essence alors que vous n’en prenez que dix litres ou faites simplement vérifier la pression de vos pneus ? C’est, ne rigolez pas, ce que les banques appellent un « forfait ». Il y a des fois où, innocemment, si l’on peut dire, les commerces et administrations qui nous roulent dans la farine savent choisir le mot juste : un « forfait » ! Merci de votre franchise, messieurs les banquiers, dont je ne sais plus qui a dit que vous étiez toujours en liberté provisoire. Qu’hommage vous soit rendu ici, et honte à la mémoire de Vincent Auriol, jadis ministre des Finances du Front Populaire et futur Président de la République, pour n’avoir jamais appliqué son programme, résumé en cette formule : « Les banques, je les ferme, les banquiers, je les enferme. »

Mais revenons au téléphone et au paiement par carte bleue : naturellement, si vous passez plus de vingt-cinq appels, là, vous payez tout ce qui dépasse, faut pas rêver, non mais ! Pas connes, les banques : elles veulent bien vous escroquer, pas vous permettre la réciproque, c’est la règle de base des affaires. C’est pourquoi, d’ores et déjà, bonnes gens, je vous prédis qu’un de ces jours, les télécartes, avec lesquelles on ne paye que ce qu’on a consommé et pas plus, seront supprimées au profit de cette remarquable innovation. Pour vous dorer la pilule, on vous expliquera, comme d’habitude, que c’est « dans un souci de simplification » et « pour mieux vous servir ».

Il sera temps, à ce moment, de se souvenir d’une réplique de L’opéra des gueux, d’Elisabeth Hauptmann et Bertold Brecht, pièce dans laquelle le principal personnage féminin disait à peu près ceci, je cite de mémoire : « Qu’est-ce qui est plus malhonnête que de braquer une banque ? Réponse : fonder une banque. »

Mais ne quittons pas trop vite, c’est si bon ! les Télécoms et les arnaques (ça va finir par devenir synonyme). Il n’y a pas si longtemps, il s’est enfin trouvé un tribunal pour interdire le racolage des gosses par téléphone à l’occasion de Noël. Vous connaissez le procédé ? On met une pub dans le journal, invitant les mouflets à « téléphoner au père Noël » – le père Noël, cette saloperie d’invention yankee ! –, et quand le gosse, profitant de l’absence des parents, appelle le numéro, on fait tout pour le retenir le plus longtemps possible et gonfler la facture téléphonique, notamment en lui racontant des conneries gnangnan du style « merveilleux conte de Noël », ou en lui promettant un cadeau... qui arrive une fois sur mille. Parfois, comme le faisait la société SB Communication, dès le gosse suspendu au téléphone, on détournait l’appel vers le 36-70, un serveur à 8,76 francs la connexion, d’ailleurs interdit aux enfants par la réglementation – mais à Noël, tout est permis, c’est la trêve des confiseurs et la mise en jachère de la Loi, youpi et au diable l’avarice !

Autre délicat procédé, fin comme un câble téléphonique, mais que proscrit malheureusement la convention Audiotel : demander au petit merdeux… pardon, c’est une erreur de ma secrétaire, il lui arrive de faire des fautes de frappe (m’en vais la virer, celle-là, ça va pas traîner). Je reprends. Autre délicat procédé : demander au chérubin ce qu’il désire trouver dans ses petits souliers le matin du 25 décembre, puis ajouter : « Attends, ne raccroche pas, le père Noël a un autre numéro de téléphone : appelle-le pour vérifier s’il a bien tout noté », vu que le père Noël a dû abuser de la branlette dans sa jeunesse et qu’il est devenu sourdingue (on l’envie, du reste : il n’a plus à se farcir, chaque année depuis cinquante ans, la rengaine de Tino Rossi).

Bref, il paraît que tout ça relevait de l’escroquerie, non, sans blague ? et que le manège durait depuis des années. Mais peut-être France Télécom, trop occupée à compter les sous, ne s’était-elle aperçue de rien ? Va comprendre, Charles !

Pourtant, que les margoulins qui jouent sur la naïveté des enfants, comme d’autres sur la connerie des adultes, ou réciproquement (quel est le mal élevé qui a dit « Française des Jeux » ?), que ceux-là ne désespèrent pas : l’an prochain, je vous parie qu’on aura dégoté une autre combine. En attendant, aux parents qui craignent la ruine, reste la possibilité de remplacer leur moderne combiné à touches par un de ces bons vieux appareils à cadran d’autrefois : c’était moche et pas pratique, mais au moins, on pouvait y poser un cadenas !