Les chroniques imaginaires de "Rien à cirer" - Par Jean-Pierre Marquet

Un vrai Français

Dimanche 1er janvier 1995

Je suis un vrai Français, et j’en suis fier.

Je suis fier de posséder un vrai-vrai passeport de la même couleur que celui de Charles Pasqua, de parler la même langue que Jean-Marie Le Pen et Philippe de Villiers (mes respects, monsieur le vicomte !), de payer mes impôts au même État que Bernard Tapie. Fier de m’éclairer à l’électricité nucléaire, et d’effectuer mes voyages d’affaires en TGV, pour lequel j’ai un abonnement hebdomadaire.

Je suis fier d’acheter chez Virgin les disques de Vanessa Paradis et de Jean-Michel Jarre – tout en regrettant que Gilbert Bécaud et Georges Guétary se fassent si rares. Je suis fier d’aller voir en exclusivité sur les Champs-Élysées les films de Luc Besson, de Gérard Oury et de Jean-Marie Poiré, et d’écouter RTL, ma station favorite, sur mon autoradio stéréo : elle me tient si bien compagnie lorsque je conduis, soit durant mes trajets pour aller au bureau, soit lorsque j’emprunte, à bord de ma Renault Espace, l’autoroute à péage qui me conduit vers la plage de mes vacances. En Espagne, certes, mais où je me sens comme chez moi ; ou encore au Maroc, qui est un peu la France – le Maroc de Sa Majesté Hassan II, un souverain éclairé, et tellement francophile (que Dieu le glorifie !).

À propos de vacances, je suis fier par avance du 4×4 que j’ai récemment commandé, sur le conseil de mon meilleur ami, qui travaille dans la publicité. Ah ! ce vieux rêve de participer au rallye Paris-Dakar…

En dehors des vacances, mes loisirs sont classiques : comme rien de ce qui est humain ne m’est étranger, je suis fier de suivre les excellentes émissions de Jacques Pradel sur TF1, la plus puissante des chaînes européennes, mais aussi de Mireille Dumas sur France 2 ; et jamais je ne rate le journal de PPDA. D’ailleurs, je suis fier de posséder des actions de Bouygues (j’ai tenu à suivre les obsèques de ce grand homme, même si ce fut de loin). Mais j’ai aussi en portefeuille des actions de la Lyonnaise des Eaux, de la Générale des Eaux et de Paribas. Et, quoique fidèle à TF1, je n’en suis pas moins fier de mon abonnement à Canal Plus, qui me permet d’enregistrer les meilleures productions de notre cinéma national (Lelouch, Beineix, Besson encore, tous les films avec Christian Clavier) sur l’un de mes deux magnétoscopes, dont je suis aussi fier que de mon four à micro-ondes, de mon congélateur quatre étoiles, de mes trois téléviseurs et de mon camescope. Fana de pub, et surtout de pub à la française La publicité à la française, c’est notoire, est l’une des pires du monde, après la pub américaine : elle fait surtout rêver ceux qui la fabriquent. Les meilleurs fabricants de spots sont les Anglais et les Espagnols, suivis de près par les Scandinaves, plutôt fauchés, donc obligés de se montrer imaginatifs. (celle qui fait rêver), je regarde la totalité des écrans publicitaires, et je les enregistre pour me les repasser à loisir durant le week-end, ou pour les visionner en compagnie de mes amis, que j’invite fréquemment à ma campagne.

Je suis fier d’acheter le Goncourt chaque année, quoique le temps me manque pour le lire, et d’être abonné à « L’Expansion ». Je suis très fier de savoir si bien boursicoter « en direct » grâce à mon minitel, Rappel : voir la date. Aujourd’hui, ce serait Internet.même si les derniers résultats ne sont pas à la hauteur de mes espérances ; mais je compte bien que la politique du Premier ministre finira par redonner cette année du tonus à la Bourse. Je suis naturellement fier d’avoir souscrit l’an passé à l’emprunt Balladur, et de participer ainsi au redressement de l’économie nationale. Et je serai fier, très prochainement, de voter pour le candidat de tous les vrais Français et du rassemblement national, qui nous a enfin rendu la prospérité et la sécurité.

Grand amateur de sport, je suis fier d’être un supporter du P.S.G., quoique je déplore les mésaventures de l’O.M. Mélomane averti, je suis fier de Johnny, un si grand artiste, malgré ses origines belges – mais la Belgique, c’est un peu la France ! –, et en qui tous les Français se reconnaissent. Et je suis fier aussi de Brigitte Bardot, du général Morillon et du commandant Cousteau.

Je suis fier de ma maison des Yvelines, également construite par Bouygues, de ma petite bicoque bretonne et de mon bungalow sur la Costa Brava, où l’on se sent tellement chez nous, et où je retrouve tant d’amis. Et si fier de mon duplex à deux pas du Champ-de-Mars ! Je suis même fier de mon chien (un labrador, bien sûr).

Je suis fier de mes progrès au golf et au bridge, des leçons de tennis que prend mon fils, et où il se fait des relations utiles (il vise H.E.C., le gaillard !), des cours de danse et de piano que je fais donner à ma fille, de l’école privée que tous deux fréquentent, et du séjour linguistique aux States qu’ils feront l’an prochain. Je suis fier que ma fille désire se consacrer à l’action sociale et manifeste l’intention d’aller voir la misère sur place en Afrique. Je lui ai d’ailleurs fait réserver, à cette fin, une chambre pour une semaine à la Mamounia : Le palace le plus chic et le plus luxueux du continent. Propriété personnelle du roi Hassan II. On peut admirer son luxe, quoique reconstitué en studio, dans L’homme qui en savait trop, version de 1995 du film d’Hitchcock. Winston Churchill était l’un des habitués célèbres de la Mamounia. aucun sacrifice n’est trop grand lorsqu’il s’agit de la spiritualité de ses enfants.

Je suis fier de me procurer chaque année des places pour Roland-Garros, grâce au directeur de ma banque, qui est mon partenaire au squash.

Je suis fier de mes chemises Lacoste, et des tailleurs Chanel que porte avec tant d’élégance ma chère épouse. Je suis fier de la voir pratiquer l’aérobic, même si je préfère, pour ma part, le jogging au Bois le dimanche matin.

Je suis fier de ma femme de ménage portugaise, et j’envisage l’année prochaine de faire venir du Danemark une jeune fille au pair.

Je suis fier de ma secrétaire trilingue, de mon téléphone portable, de mon téléphone de voiture, et du tout nouvel ordinateur multimédia de mon bureau, dont malheureusement je ne sais pas encore me servir (mais j’ai en vue un stage de mise à niveau payé par mon entreprise). Je suis fier de téléphoner dix fois par jour à New York, Tôkyô et Sydney. Je suis fier que mes collègues reconnaissent mes dons pour la communication.

Je suis un vrai Français.

J’en suis fier.

Alors, dès que l’Assemblée nationale aura été dissoute par le Président Balladur, pensez à moi pour les élections législatives.