Les chroniques imaginaires de "Rien à cirer" - Par Jean-Pierre Marquet

Week-end télé

Rien  cirer Rien  cirer

Lundi 29 mai 1995

Ce week-end, j’ai surtout regardé Canal Plus. Samedi, il y avait d’abord l’excellent (parfois) magazine 24 heures, qui avait envoyé ses porteurs de caméra suivre quelques-uns des nouveaux ministres le jour de leur installation dans leur ministère.

C’est ainsi qu’on a pu voir la toute nouvelle secrétaire d’État à la Santé prendre possession de ses bureaux, et s’étonner que celui occupé avant elle par Simone Veil soit si peu féminin. On avait sans doute oublié de lui dire que Momone était le seul homme du gouvernement précédent.

On a aussi admiré Douste-Blazy s’émerveillant du luxe de son ministère, celui de la Culture, au Palais-Royal, et s’efforçant de recruter un éventuel collaborateur, lequel réservait sa réponse. Là, je ne comprends pas : comment hésiter devant une perspective aussi exaltante que celle de côtoyer quotidiennement Douste-Blabla ? Malheureusement, on ne nous a pas montré le sémillant ministre au Festival de Cannes, où l’attendait Noël Godin dit « le Gloupier », l’entarteur belge ; dommage, on aurait pu admirer la vivacité des réactions du nouveau ministre, un homme de décision ! « Le Canard Enchaîné » a rapporté qu’en voyant surgir l’entarteur, Douste-Blazy s’est engouffré dans sa voiture et a ordonné à son chauffeur de démarrer en quatrième vitesse… abandonnant son épouse sur le trottoir. Voilà un homme qui sera parfait dans le fauteuil de Jack Lang.

Vu également Debré ; pas le père, Michel Debré, qui troqua en 1959 ses convictions personnelles (il était très « Algérie française ») contre un poste de Premier ministre sous De Gaulle, poste où il dut exécuter une politique exactement contraire à celle qu’il préconisait avant sa nomination, est le père de Jean-Louis Debré, devenu ministre de l’Intérieur en mai 1995, et de Robert Debré, professeur de médecine, éphémère ministre de la Coopération sous Balladur.non : l’un des deux faux jumeaux, celui qui est handicapé mental, le prénommé Jean-Louis. Ancien magistrat, le voilà nommé ministre de l’Intérieur – ce mélange des genres n’a pas l’air de le gêner –, alors, il va visiter un commissariat. Tout le monde a l’air content de son sort et du nouveau ministre, et on lui offre un café. Il n’a pas demandé où se faisaient les passages à tabac, crainte sans doute de déranger. Pourtant, ç’eût été logique, après le café, on passe au fumoir, chez les bourgeois.

Quoi encore ? Toubon, of course ! On le voyait d’abord, en compagnie de sa femme Lise, prendre son petit déjeuner en écoutant France Inter, puis se rendre au ministère de la Justice, toujours à l’écoute de France Inter dans sa voiture. Eh bien, en voilà au moins un qui ne pourra pas prétendre ignorer ce qu’on dit de lui sur cette antenne. J’espère qu’il ne rate jamais Rien à cirer. Mais c’est surtout Lise qui retient notre attention : elle se déclare épuisée par l’énergie que déploie son Jacquot, et prétend qu’elle ne peut pas suivre. Mais qui te le demande, chérie ? Le soir, on la retrouve qui se réconforte en mangeant des pâtes dans un restau en compagnie de quelques amis, et qui gémit sur la réputation dégueulasse que font les Guignols de l’Info à mister Allgood. Comme elle est précisément filmée par un caméraman de la chaîne qui produit les Guignols, ce doit être un hasard. Il paraît que ses petits-enfants ont dit à Toubon que, sous les traits de sa marionnette, il avait « l’air con mais gentil ». De quoi tu te plains, Lise ? Con et gentil, mais c’est le mari idéal !

Le lendemain, sur la même chaîne, j’ai regardé la remise des « récompenses » (on se croirait dans un pensionnat) au Festival de Cannes. En général, je ne raffole pas de ce genre de pince-fesses, où tout le monde se congratule en couronne, et où l’on applaudit mécaniquement à n’importe quoi, comme à Nulle part ailleurs. Mais je voulais savoir le sort réservé à Mathieu Kassovitz – un type que je trouve extrêmement sympa, justement parce qu’il ne cherche pas à plaire – et à son film La haine. J’ai donc partagé le plaisir visible que procurait, à cet excellent comédien réalisateur et à ses amis, leur prix de la mise en scène.

Malheureusement, ce n’est pas Kassovitz mais un ex-Yougoslave qui remporte la Palme d’Or : je me demande si, parfois, il n’y aurait pas des arrière-pensées politiques dans le choix des jurys. Ce metteur en scène, qui avait déjà décroché le cocotier il y a dix ans avec un film aussi laid que misérabiliste, Papa est en voyage d’affaires, semble cultiver la ressemblance physique avec Spielberg, mais, du peu qu’on a montré de son film, passablement ridicule, je pense qu’il a encore du chemin à faire pour en acquérir le talent. Sa précédente production, Arizona dream, reste un de mes pires cauchemars de spectateur, et j’avais failli chialer de voir s’y fourvoyer ainsi Jerry Lewis et Johnny Depp, qui ne sont pas, eux, des artistes bidons. Cela dit, ça n’engage que moi.

Un point positif : à aucun moment de la cérémonie, Jeanne Moreau ne s’est cru obligée de chanter. Lors du gala d’ouverture, elle nous avait gratifié d’un duo avec Vanessa Paradis que tout le monde s’était accordé à trouver « émouvant », et je n’ai jamais pu savoir laquelle des deux chantait faux. Mais c’était peut-être la faute du guitariste qui les accompagnait, et qui n’avait pas su choisir la tonalité pour son accompagnement, étant donné que l’une et l’autre chantaient dans des tons différents. Le public a applaudi, là encore…

Voilà, à part ça, je me suis fait suer, mais comme je m’y attendais, pas de quoi se plaindre. J’ai éteint mon téléviseur avant la fin, on devrait faire ça plus souvent.

Rendez-vous l’an prochain. En attendant, allez voir La haine, de Mathieu Kassovitz. Je ne serai plus aussi louangeur après ses deux films suivants, Assassins(s) et Les rivières pourpres.

Je sais, je suis partial. Mais pour une fois…